Culture Z Livres Papiers — 11 février 2013
Les Zombies d’Heliatkal de Pascal Leray !

ralm pascal lerayVu qu’une partie de mon taf est de trouver les textes divers et variés du monde Z, en voici un ! J’ai découvert le site de la RAL,M, Revue d’art et de littérature, musique créé par l’éditeur indépendant Le Chasseur Abstrait  grâce à Pascal Leray, auteur d’une petite histoire Z. La RAL,M kézaco ? C’ est simplement une « zone éditoriale » accessible à tous ceux qui veulent y participer.

Site Officiel

Lien de la nouvelle

 

Le texte Z que je vous présente aujourd’hui se nomme Les Zombies D’Heliatkal. Mais je vais plutôt laisser l’auteur présenter son oeuvre et vous laissez lire son écrit pour vous faire votre propre jugement ! Bonne lecture !

 

Présentation du projet

Parler de projet pour ce petit récit est sans doute excessif, même s’il fait lui-même partie d’un projet narratif plus vaste : Le sens des réalités, roman paru chez le Chasseur abstrait en 2009 et qui est une sorte de “politique-fiction psychédélique”.

De ce gros livre découlent une myriade de récits imbriqués et contradictoires.”Les zombies d’Heliatkal” est l’une d’elle, séquelle marginale et hommage / clin d’œil au genre gore, au sens de la collection “Gore” qui a paru chez Fleuve noir dans les années 1986-1990. Le Chasseur abstrait est un éditeur farouchement indépendant avec qui je travaille depuis 2006. Outre la publication de livres papier, le Chasseur abstrait publie une revue en ligne, la Ral,m, qui est une experience assez unique en matière de revue littéraire en ligne.

Ce récit est une “tweetnouvelle”, écrite en live sur tweeter via le compte @seriographe.

 

Les Zombies d’Heliatkal de Pascal Leray

La résurgence des zombies cannibales

Au vu de l’abondante littérature produite ces dernières années, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être convaincu d’une chose : les morts-vivants seraient un mythe, une fantaisie née de l’imagination malsaine des cinéastes, en particulier. C’est faire peu de cas des habitants d’Heliatkal qui ont eu affaire, il n’y a pas si longtemps, à un phénomène de résurgence des morts qu’on a pu reconstituer grâce au témoignage d’habitants rescapés. Qu’ils en soient, au passage, chaleureusement remerciés.

Le village avait été bien éprouvé déjà par la guerre de Myrolésie. Les combats avaient fait rage des mois durant sans qu’aucun vainqueur ne se distingue. Et puis la paix était revenue on ne sait trop comment. Les gens d’Heliatkal ne voulaient pas se souvenir de la guerre. Pourtant, partout autour du village il y avait des charniers et des fosses.

Un soir, un jeune couple d’amoureux se promenait aux abords du village. La nuit tombait. La prairie avait une allure tendre. Les amoureux se sont installés dans l’herbe où ils se sont laissé aller du fait des torpeurs spéciales que prodigue l’été d’Heliatkal. John embrassait Betty qui lui rendait de longs baisers accompagnés de caresses tendres et la tendresse se mêlait d’excitation avec la nuit. Les amoureux ignoraient que leur plaisir croissait sur un lit végétal qui n’était qu’un linceul naturel pour des dizaines d’êtres détruits.

Betty avait pris toute la mesure de l’excitation de son ami. Elle se sentait heureuse dans cet espace retranché où personne ne vient jamais. Il y a des moments dans la vie amoureuse où la liaison des êtres se multiplie par elle-même. Les corps se combinent frénétiquement alors. Le chaos qui s’ensuit n’est pas bien descriptible. Mais les ébats des jeunes gens ont dû être aussi bruyants que mouvementés. Et sans fin.

Or, la mort veillait juste sous eux. Et cette énergie vitale débordante se mêlait sous la terre au désespoir vibrionnant des soldats morts. Cette combinaison faisait sentir ses effets dans Heliatkal, même ! La terre battue changeait de texture, devenait plus flasque et instable. Sous les amants, la terre riait et se cabrait aussi. Mais dans le mouvement de leur passion, ils ne s’en rendaient aucunement compte.

Un à un, les soldats les moins décomposés se réveillaient. Mus par une force difficilement explicable, ils balayaient la terre de leurs bras. Peu à peu, les morts revenaient à la surface. Les amoureux ne voyaient pas ce qui s’animait autour d’eux. Les corps décharnés remontaient.

Betty fut la première à prendre conscience de ce spectacle d’horreur. Elle s’était longuement oubliée dans le plaisir. La nuit était incomplète encore; Les silhouettes hideuses se dessinaient dans ce paysage assombri. « John… John…’ », soufflait Betty sans bien comprendre ce qu’elle découvrait. John était un peu hébété. Il ne pouvait entendre la détresse dans la voix de Betty. Elle s’accrochait de plus en plus fermement à lui cependant. Mais quand il retrouverait ses esprits, il serait bien tard. Trop tard. Betty a beau hurler, les morts progressent. Quant à John, il reste coi.

Les zombies se rapprochaient à pas lents du couple figé dans le hurlement continu de Betty. Les morts s’avançaient, bras devant, en aveugle. Mais ils ne manqueraient pas leur double proie. Déjà des corps cadavériques se collaient à la jeune fille dont le cri était devenu muet. Des mains décharnées la pétrissaient avidement. Les dépouilles de ces jeunes soldats ont gardé la nostalgie des plaisirs de l’existence. Et puis les mains cessaient de caresser pour s’enfoncer dans les chairs de leur victime. John, quant à lui, se faisait déjà bouloter. Betty a ainsi pu voir avec horreur son compagnon succomber sous les morsures répétées des morts-vivants. Les entrailles faisaient le festin de l’un. L’autre s’acharnait sur le visage à-demi énucléé. La jeune fille subissait un traitement plus lent et indécent mais non moins fatal.

Les soldats morts avaient gardé le souvenir des plaisirs dont la vie les a injustement privés. Ils veulent caresser, ils creusent les chairs. Ils veulent embrasser, ils mordent et goûtent toute la suavité de leur repas sans retenue. John n’est déjà plus qu’un corps en partage. Betty voit rouler au sol la tête de son amoureux. Un mort la rattrape et fouille le crâne comme une noix de coco. Elle est mordue à la gorge. On attaque sa poitrine. Le calvaire s’achèvera bientôt pour la jeune fille engloutie sous la masse des zombies cannibales et un peu pervers.

Les zombies dévorent méthodiquement leurs victimes. Ils n’ont pas l’intention de les embrigader dans leur monde mort-vivant en les infectant. Les pièces détachées circulent comme on fait tourner un plat. Pendant ce temps, des zombies cannibales continuent de surgir de terre en vitupérant.

Deux amoureux dépecés, ça ne fait pas beaucoup pour une centaine de morts-vivants. Les restes de John et Betty sont abandonnés aux vautours. Les zombies se dispersent en meuglant bizarrement. Certains vont au désert où leurs chairs pourrissantes se désagrégeront sous l’effet du soleil. Les autres s’en vont vers le village d’Heliatkal, mus non par l’instinct qui conduit à la chair humaine mais par les souvenirs de guerre.

Mécaniquement, les zombies marchaient sur Heliatkal comme un contingent de pantins désarticulés. Comme les papillons vers la lumière. L’un d’eux s’attarde cependant près de la fosse désormais béante. Il reste comme fasciné devant une magnifique veste parme demeurée intacte. Prudent, le garçon l’avait retiré avant d’entraîner sa belle dans l’herbe. Et la veste était restée à l’abri près d’une motte de terre. Le zombie a ramassé la veste. Un meuglement puissant a résonné jusqu’en Iglotoir. Non sans peine, le mort-vivant a enfilé la veste parme.

Les zombies erraient en ordre dispersé dans Heliatkal. Animés par la soif du sang, ils rodaient devant les maisons. Le village dormait. Les Héliatkalins n’avaient pas encore conscience de la résurgence de l’enfer qui allait faire basculer le village dans l’effroi et l’épouvante. Les zombies ont fini par chercher l’entrée des maisons. Ils tournaient autour comme des aveugles et s’arrêtaient hagards devant les portes. Là, ils se mettaient à cogner comme des bourrins. Les gens finissaient par se réveiller et ouvraient leurs fenêtres pour leur malheur.

La vue des vivants ne faisait qu’exciter la fureur des zombies qui tapaient d’autant plus fort, hurlant toujours et éructant sauvagement. Certaines portes résistaient, d’autres cédaient.
Les zombies entraient déjà dans les maisons quand un groupe de gangsters est arrivé dans le village. Les malfrats, installés confortablement dans une voiture de luxe, étaient armés jusqu’aux dents. En fait, ils voulaient retrouver John et lui régler son compte. Car John n’était qu’un petit malfrat sans envergure qui avait tenté de doubler ses complices. La maison des parents de Betty à l’entrée du village était déjà investie par les zombies qui n’avaient pas fait grand festin des retraités. Les gangsters ont bien noté qu’il y avait du grabuge mais ils ne s’en sont pas étonnés outre mesure. Les moeurs heliatkalines sont particulières. Eux, ils voulaient surtout régler son compte à John qui habitait un peu plus loin, dans une cabane de bois. Mais la cabane était vide. « Où est-il donc ? » On s’est demandé s’il n’était pas retourné à Zerbotsgaya où il avait de la famille. Mais l’un des gangsters a indiqué aux autres qu’il devait être en train de riboter avec sa belle en famille puisqu’il semblait y avoir de l’animation là-bas. « Que peuvent-ils fêter à cette heure ? »

Les gangsters ont décidé de mettre la pression à tout ce petit monde. Ils entreraient sans frapper, tireraient deux ou trois coups de fusil… Ce couard de John aurait intérêt à se montrer s’il ne voulait pas qu’on abîme sa belle-famille. Rêveur, l’un des gangsters a évoqué Betty. Les autres ont ri grassement en s’approchant de la maison. Ils ont poussé la porte qui tenait à peine sur ses gonds, intrigués d’un dommage qui ne semblait pas vraiment résulter d’une fête, même pour les gens d’ici. A l’intérieur, pas de lumière mais des bruits étranges.
Le chef de la bande a crié : « John, tu es là ? John, sors de là si tu es un homme ! » Mais ce n’est pas John qui est descendu. Un soldat cadavérique a surgi de nulle part et l’a saisi à la gorge.

Les autres n’étaient pas encore entrés dans le vestibule. Ils ont entendu leur complice hurler et se sont regardés effarés. Une bête ? La réponse n’a pas tardé. Le zombie entraînait sa victime à l’extérieur. Le malfrat avait la gorge déchirée tout du long et le ventre grand ouvert. Mais il vivait. Son agresseur fouillait le ventre d’une main déchiquetée et dévorait la poitrine à pleines dents. Les autres restaient pétrifiés de terreur. Il fallait que l’un parvienne à s’extraire de sa torpeur pour que le groupe retrouve le sens des réalités. « Allons-nous en ! Cassons-nous ! » Alors, les trois criminels rescapés se sont mis à courir vers la voiture. Mais la voie était barrée. Une silhouette se détachait dans la nuit.

Même dans l’effroi et la panique, on ne pouvait manquer de remarquer l’élégante veste parme que portait le zombie. « Nom de dieu ! C’est la veste de John ! » Mais la silhouette n’était pas celle de John, bien sûr et elle leur barrait la route. Jim a sorti son revolver et a tiré plusieurs coups sans effet.
Le zombie titubait juste devant la voiture. Les balles s’étaient enfoncées dans ses chairs décomposées sans l’affecter le moins du monde. Jim a visé la tête. Rien n’y faisait. Le mort-vivant restait debout. Mais les balles avaient percé sa veste, ce qui a rendu furieux. le zombie qui a semblé identifier le tireur.
Les trois gangsters restaient pétrifiés. Ils n’osaient ni avancer ni reculer. Ils ne voyaient pas encore la foule des morts derrière eux. Une foule affamée car la plupart des zombies, pas malins, avaient longuement tourné autour des maisons heliatkalines sans parvenir à entrer. Le bruit les aura attirés.
Inexorablement, les morts fondaient sur les vivants. Ed et Gunt ont décidé de tenter une échappée en se précipitant sur le zombie à la veste parme. Il les a saisis tous deux au cou en même temps et les a soulevés de terre en les étranglant. Jim a à peine pu voir ses comparses mourir.

Déjà, une dizaine de bras tendus aveuglément l’agrippaient et le tiraient vers sa mort. Les trois gangsters ont été dépecés méthodiquement. Le zombie à la veste parme restait seul avec ses victimes. Les autres ne l’approchaient pas, tournant parfois leur visage vers lui. Le zombie était, il faut le dire, d’une élégance rare même si la veste a été abîmée. Et l’armée des morts était sensible à cette distinction. Quand le zombie isolé a ouvert la porte d’une maison voisine, les autres l’ont instinctivement reconnu comme leur chef et se sont engouffrés dans la maison ouverte. Les autres ont essayé de l’imiter mais lui seul semblait avoir gardé en mémoire le geste d’ouvrir une porte. Avec sa veste parme qui brillait dans la nuit, il avait désormais sur cette masse revenue du néant et animée par une force brute, absurde et aveuglément cruelle, un ascendant considérable.

De nouvelles maisons ont ainsi pu être visitées à leur tour par les zombies affamés qui y entraient en masse. Cette fois, ils avaient de quoi manger. Et du frais.
Dans le village, malgré l’heure tardive, la rumeur circulait et l’on commençait à s’organiser. La guerre n’était pas si loin après tout. On se souvenait des ignominies du temps de guerre encore si proche ! On ignorait tout des morts-vivants cependant. Et les techniques de guérilla villageoise étaient inadaptées à cet ennemi déjà mort. Plus les hommes du village sortaient en expédition, plus les pièges qu’ils montaient tournaient au fiasco et plus les morts-vivants se réjouissaient. D’autres surgissaient sans doute encore de terre car ils paraissaient de plus en en plus nombreux. Le secteur est d’Heliatkal a bientôt été aux mains des zombies tandis que l’ouest, protégé par des barricades derrière lesquelles les défenseurs du village projetaient des boules de feu, abritait les vivants.

Le zombie à la veste parme paradait devant ses pairs admiratifs. Peu à peu, les zombies se sont intéressés aux gardes-robes de leurs victimes. Derrière leurs barricades de fortune, les vivants pouvaient observer un étrange manège qui se répétait tous les soirs sur la grande rue. Les zombies organisaient entre eux des défilés de mode ! Ce n’en était qu’une caricature grossière, bien sûr mais elle s’affinait chaque soir. Le zombie à la veste parme régnait sur ces sinistres parades. Lui-même avait ajusté ses effets, même s’il gardait sa veste parme tachée. Chaque soir, en effet, les zombies se réunissaient et organisaient ce qui ressemblerait à des défilés de mode. Des modèles prenaient la pose. Les autres admiraient et applaudissaient. Les défilés duraient entre vingt et quarante minutes. Les zombies récupéraient les vêtements dans les maisons. Les villageois regardaient effarés ces absurdes cérémonies à la suite desquelles les monstres se partageaient les prises du jour. Les défilés se terminaient toujours, en effet, par d’horribles festins. Tous ceux qui entraient en Heliatkal par l’est étaient capturés pour être mangés.

Là encore, les zombies avaient évolué dans leurs modes opératoires. Ils ne dévoraient plus leurs victimes au moment de la capture. Ils les assommaient et les abîmaient un peu parce qu’ils n’éprouvaient pas eux-même leur propre force. Mais ils prenaient soin de ramener les prisonniers au chef qui les enfermait dans la cave des parents de Betty. Et puis les soldats ressuscités s’efforçaient également désormais de déshabiller leurs victimes avant de les dévorer. On récupérait les vêtements comme un précieux trésor et les humains, on les gardait pour le soir. D’autres fois les zombies faisaient défiler leurs victimes (quand elles tenaient encore debout) sur la grande rue avant de les débarrasser des costumes confectionnés par les morts-vivants eux-même pour se partager sauvagement ces modèles d’un soir. Le niveau d’organisation des zombies se développait de jour en jour tandis que celui des vivants stagnait. Les villageois peinaient à protéger leur zone des incursions sporadiques de l’ennemi. Pour gagner l’extérieur, en outre, il fallait traverser une bande désertique impraticable. Les réserves s’amenuisaient. Heliatkal était coupé du monde.

La population heliatkaline qui avait encore en mémoire la guerre et ses horreurs assistait désespérée à ces rituels cannibales sophistiqués. Parfois, le chef incontesté, magnifié par sa veste parme trouée et ensanglantée, visitait les barricades en flânant. Il évitait soigneusement les torches qu’on lui lançait sans espoir. Il souriait d’un sourire quasi vertical aux vivants qui le visaient. Les tisons enflammés, les tirs à balle réelle, rien n’y faisait. Et lui, il dansait !

C’est Susie qui a eu la première l’idée de neutraliser le zombie à la veste parme pour désorganiser cette société rudimentaire. Mais comment faire ? Les zombies se risquaient peu dans la zone des vivants. Les balles ne leur faisaient pas d’effet mais le feu finissait par les détruire quand même. Certains s’étaient essayé à la tronçonneuse mais le résultat était moins probant. Le risque de contact est assez élevé et le maniement de la tronçonneuse nécessite une certaine habitude, surtout dans ce genre de circonstances. La difficulté venait de ce que le chef de cette légion de morts-vivants restait stratégiquement en retrait. Il aurait donc fallu infiltrer le camp adverse et de là, éliminer le zombie à la veste parme ? C’était tout de même coriace. Même dans le meilleur des cas, le volontaires n’avaient presque aucune chance de revenir vivants de leur mission.

Susie a cherché parmi ses prétendants encore en vie un qui aurait le profil. Or, il y avait ce Western qui était fou amoureux d’elle et, il faut bien en convenir, pas très malin. Pour elle, il pourrait y aller. Mais avait-il la moindre chance de réussir ? Le jeune homme avait certes des atouts. Soudeur, il possédait des chalumeaux en nombre. Et c’était, quoi qu’on en dise, un gars solide. Susie a à peine eu besoin de le persuader. Elle lui aurait demandé une fleur sur l’Himalaya, il serait allé la chercher. Alors, cette histoire de veste… Et le zombie n’était pas pour l’effrayer ! « Sa tête ne me revient pas, c’était un donneur à coup sûr et même un planqué ! » Western s’emportait. Il voulait y aller tout de suite. Susie lui a dit qu’il fallait être organisé. Western s’est gratté la tête. Pourquoi se compliquer la vie ? Il se voyait passer les barricades, prendre les zombies par surprise, jouer du chalumeau et dégager ainsi le passage jusqu’à l’autre mort. Il lui fallait tous ses chalumeaux, bien sûr, pour ne pas être pris au dépourvu. Il en avait une dizaine qu’il gardait sur lui en permanence.

« On vous couvrira, a expliqué Susie à son prétendant fier comme un pou. Nous devons mettre toutes les chances de notre côté, vous comprenez ? » Western comprenait surtout qu’il allait se sacrifier pour celle qu’il aimait. Le reste lui importait peu. La veste reviendrait aux vivants. Lui, il ferait de la casse. Il se savait trop peu malin pour Susie qu’un prince seul contenterait au cas où l’on se sortirait de là, bien sûr. Mais elle ne l’entendait pas ainsi. Il fallait trouver un stratagème pour isoler le chef. De là (et pas avant, a insisté Susie), Western pourrait se lancer à l’assaut. Le chef du village a écouté Susie et a approuvé son plan. Il a ordonné la mobilisation d’hommes pour le lendemain. On a précisé ensemble le plan. Western ne comprenait pas pourquoi on était si nombreux, surtout s’il était le seul à se lancer à l’assaut du zombie, au bout du compte. « Mais ça fait partie du plan », a dit Susie. L’explication a suffi à Western qui a rêvé toute la nuit au doux visage de sa bien-aimée. Dehors on entendait les zombies mâcher et hululer.

Le lendemain, à l’aube, les volontaires étaient réunis. Susie a expliqué son plan aux soldats improvisés qui l’ont écoutée attentivement. Western se tenait sur le côté, très fier. Mais une fois l’exposé de Susie terminé, une question a surgi. Comment isoler le chef du reste du groupe ? Susie a alors sorti l’élément qui pourrait selon elle causer du trouble chez les monstres. Un costume pourpre. «Western portera ce costume ! » Tout le monde était circonspect. Le costume allait gêner Western dans une mission périlleuse. « Ah, ah ! Pas de problème ! », a ri Western. Pour lui, toutes ces complications étaient superflues mais si Susie lui avait demandé de se battre en tutu, il n’aurait pas hésité. Il faudrait d’abord localiser le chef des morts-vivants. Western devait le provoquer en s’exhibant pour attirer son attention. Le monstre attiré par ce costume pourpre suivrait Western sans alerter personne. Parallèlement, les volontaires feraient un carton un peu plus loin, obligeant les zombies à se regrouper. Là, on provoquerait un incendie.

Un groupe d’hommes resterait en arrière pour couvrir Western dans sa mission. On ne pouvait exclure que d’autres zombies surgissent. Combien étaient-ils d’ailleurs ? Peut-être continuaient-ils de sortir de terre. En revanche, ils ne semblaient pas contaminer les vivants qu’ils se contentaient de dévorer et dont ils ne laissaient en général que de pauvres restes désorganisés.. Cette résurrection était-elle réservée au territoire d’Heliatkal ? Le village était coupé du monde. Ce n’était pas la première fois, cela dit. Mais toutes ces questions, on n’avait pas le temps de se les poser. Il fallait agir ! Le festin de la veille avait été le plus atroce. Les cannibales avaient longuement défilé. D’évidence ils étaient tombés sur une garde-robe féminine haut-de-gamme. Une cérémonie grotesque. Puis, les victimes avaient été amenées nues et vivantes. Parmi elles, madame Yiln, une dame très chic, assez connue dans le village. Les vêtements exhibés étaient à coup sûr les siens pour la majeure partie.

Les victimes étaient amenées au chef par deux ou trois zombies qui empêchaient les prisonniers de fuir. Les vivants s’avançaient hébétés. Le chef des morts-vivants, dont la veste était de plus en plus maculée de sang, s’approchait d’eux et, d’un geste, se servait (on ne saurait mieux dire). Il piochait dans les corps comme on creuse une pelletée de terre.. Quant il avait fini sa dégustation, il faisait un signe aux autres qui se jetaient sur les malheureuses victimes mutilées et toujours vivantes. Les zombies se jetaient sur les corps offerts sans retenue et avec un plaisir obscène. De l’autre côté des barricades, on regardait horrifiés l’insoutenable spectacle. Peu à peu, les victimes étaient démembrées et décapitées et des morceaux de corps voyageaient d’un zombie à l’autre. C’était pire chaque soir. Comme au temps de la guerre, on se disait qu’il n’y avait aucune aide à attendre de l’extérieur. Le monde se moque d’Heliatkal !

Susie avait passé la nuit à dérouler le plan qui devait s’engager tôt le matin pour le préciser au mieux et envisager tous les cas de figure. Il faudrait repérer le chef, tout d’abord et attendre qu’il s’isole. Là, Western en veste pourpre jouerait les appâts. Il promènerait le zombie un certain temps. Un gars porterait le signal au groupe posté du côté de la cabane de John, où il semblait possible de réunir le plus grand nombre de morts-vivants. La tâche était ardue. Il fallait attirer un maximum de zombies vers un point qui avait été défini par Susie elle-même. Puis, propager un incendie de grande ampleur, qui devrait éliminer la majeure partie des morts-vivants. Susie pensait qu’il fallait non seulement désorganiser l’ennemi mais également s’efforcer de détruire un maximum de zombies par le feu à cette occasion précise. Western voulait partir sans délai. On avait de plus en plus de mal à le retenir. Pourtant, depuis l’aube, le chef zombie n’était pas apparu. Il fut aperçu vers 8h30.près de la maison des parents de Betty. Il avait sans doute visité la maison dans l’espoir de trouver des vêtements de qualité. Western était prêt à bondir. Susie le retenait. »Attendez ! Attendez ! » Il l’a regardée alors, tremblant de bonheur. Elle était toute proche.

Lui, il allait mourir. Il s’en moquait bien, d’ailleurs. La guerre l’avait détruit intérieurement et il se savait inapte à aucun bonheur. Mais tout de même, les plans de Susie étaient compliqués. Il fallait qu’il se hisse sur les barricades pour se montrer, puis il devait se cacher pour réapparaître plus loin. Le zombie voyait ainsi apparaître un grand gars en costume pourpre (un costume neuf) puis le type disparaissait et refaisait surface un peu plus loin. Le zombie a été perturbé par ce spectacle. Quand il se lassait, Western lui jetait des pierres en riant. Le zombie se dirigeait alors vers Western. Il n’avait pas ce sourire vertical qui était le sien quand il pavoisait devant les barricades mais sa bouche dessinait un indescriptible rictus qui manifestait une hostilité instinctive et même bestiale.

Il fallait que Western excite ce mort-vivant doté d’un réel sens de la stratégie pour le détourner du grabuge qui ne tarderait plus. L’impeccable costume de Western serait pour lui un tel objet de convoitise qu’il ne s’apercevrait jamais qu’on est en train de l’isoler des siens. Le stratagème fonctionnait à merveille. Le monstre comme fou allait et venait et semblait obsédé par sa cible, en effet. Western, de son côté, était prêt à bondir. Susie donnerait le signal (qui d’autre aurait pu le faire ?). Elle attendait encore un messager en provenance de l’autre front. Les nouvelles tardaient et Susie s’inquiétait. Là-bas, il faut dire que les choses étaient un peu compliquées. Les zombies qui boitaient nerveusement, se rapprochaient du groupe de volontaires parvenu en zone ennemie.

Les morts-vivants semblaient indécis, comme si l’absence de leur chef les perturbait. Le groupe de villageois, armé de lance-flammes, allumait des brasiers sur son chemin. La tension était extrême. De l’autre côté des barricades, les villageois jouaient les rabatteurs tandis que, tout à l’autre bout de la barricade, se jouait le duel. Un chalumeau dans chaque main, Western faisait face au zombie. En le voyant, il a eu une pensée pour ce John à qui avait appartenu la veste parme. Western connaissait peu ce John et sa petite amie, Betty. Mais la vue de cette veste le submergeait d’émotion. Ces deux-là, il les imaginait. Il les voyait comme un couple métaphysique, un couple qui se serait déployé dans un espace immatériel. Deux êtres purs doués d’un amour pur. Les chalumeaux crachaient de petits jets de flammes autour du zombie. Western voulait éviter tout contact direct avec le zombie. Susie lui avait ré-expliqué plusieurs fois le plan et il avait fini par comprendre qu’il n’était pas essentiel de récupérer la veste.

Pourtant, ses chalumeaux ne lui permettaient pas d’éliminer son adversaire d’un trait, ce qui aurait été le plus efficace. C’était impossible. Western devait donc ruser. Et comme il n’était pas convaincu de devoir survivre à cet affrontement lui-même, il a dessiné une arène de flammes où il s’est enfermé avec le mort. Le zombie lui sautait dessus, il l’esquivait de justesse et de nouveau était envahi par la pensée de ce jeune couple disparu dans les circonstances que l’on sait. Il les voyait. L’un étant la réponse de l’autre en même temps que sa question indéfiniment renouvelée, les deux ne devaient former qu’un murmure entremêlé, né de la nudité d’un langage vibratile.

Bien sûr, Western ne pouvait manquer de comparer à ce couple mythologique son amour désespéré pour Susie. Mais pour rêver, Western n’était pas moins sur ses gardes. Le zombie attaquait, Western rêvait. D’un bond, il se déportait et complétait le cercle de flammes en passant. Et, de nouveau sur pied, il poursuivait sa divagation. John et Betty formaient un couple cosmique lié à une énergie centripète, un ordre fusionnel. Susie et lui n’étaient qu’une figure née de l’éclatement, de la séparation, de l’univers centrifuge. Ils répondaient au cosmos eux aussi. Mais la réponse qu’ils étaient tous deux n’était qu’un long déchirement de l’être qui les aurait rendus fous si la mort ne les avait séparés.

Les flammes s’élevaient un peu partout autour des combattants. La chaleur devenait asphyxiante. Sans issue, le zombie paniquait à présent. Western, quant à lui, ne s’inquiétait pas le moins du monde. Il continuait à provoquer le mort-vivant de moins en moins réactif, à la façon d’un toréador. Le zombie titubait devant Western. Le vide de ses cavités oculaires reflétait le désarroi. Lui aussi devait être pris de vertige sentimental. Les deux combattants allaient être engloutis par les flammes qui s’élevaient à plusieurs mètres de hauteur. Le zombie s’est jeté sur Western. Mais il était à bout de force déjà. Western n’a eu qu’un pas à effectuer sur le côté. Le mort-vivant s’est jeté de lui-même dans un nid de flammes. Le hurlement qui s’est élevé devait contenir toute la souffrance de ce monde. Je ne crois pas qu’on en entende un si triste de longtemps. Et c’est heureux.

Le zombie a brûlé à vive allure avec la veste parme qui était de laine pure. Ses chairs putrescentes s’asséchaient inexorablement. Il meuglait en brûlant et retournait enfin de l’autre côté. Et Western pleurait. Il ne pouvait s’empêcher de pleurer, même s’il se détestait de pleurer ainsi. Il se disait : « Je suis un idiot, un idiot… » Mais il allait mourir. Les flammes se resserraient sur lui. Et lui, il pensait encore à Susie, hanté par un rêve qui n’était pas le leur. De son côté, Susie était furieuse. Elle manoeuvrait le canon à eau avec l’énergie du désespoir. « Mais quel bougre d’idiot vous faites ! » Western était d’accord. Mais l’heure n’était pas aux congratulations. Il fallait profiter du chemin dégagé par Susie et sortir de cet enfer. Sur l’autre front, un chaos indescriptible régnait.

La mort du chef des zombies n’avait pas été sans conséquence. Les zombies allaient plus vite.

Il est difficile de garantir l’exacte coïncidence des événements. Les zombies sont partis en vrille d’un coup. Ils allaient en tous sens, comme des torpilles ou même des toupies pour certains. Ils n’étaient pas moins dangereux mais leurs trajectoires semblaient parfaitement aléatoires. Plusieurs hommes ont été écrasés par des zombies lancés à grande vitesse et qui finissaient par s’écraser contre un mur. Du coup, les volontaires se sont sentis un peu dépassés. Le feu prenait à différents endroits. Une part des zombies s’y engouffrait mécaniquement. D’autres parvenaient à échapper au feu et prenaient le chemun de la barricade. Certains d’entre eux ont réussi à grimper par-dessus et ont fini par pénétrer la zone des vivants, mal protégée en différents points.

Comme plusieurs volontaires s’étaient eux-mêmes engagés dans la zone tenue par les zombies, une grande confusion s’est installée. Partout naissaient des incendies. Les morts-vivants ultrarapides allaient en tous sens. Parfois ils fonçaient d’eux-mêmes dans le feu. Souvent, ils s’écrasaient contre un mur. Mais ils n’avaient rien perdu de leur dangerosité. Si l’un d’eux se heurtait accidentellement à un vivant et ne l’écrasait pas, il ne le lâchait plus de toutes façons et le mangeait sur pied. Le désordre s’est étendu à tout le village. Les vivants eux-mêmes commençaient à se dérégler. Certains en venaient à s’entretuer. Pourtant, le plan de Susie n’avait pas si mal fonctionné. Les zombies n’étaient déjà plus si nombreux. Pas mal d’entre eux avait été pris dans les flammes de l’incendie provoqué par les volontaires sur les indications de la jeune femme. Mais il était impossible d’avoir une vue globale de la situation. Les maisons s’effondraient sans raison apparente. Susie et Western erraient dans ce capharnaüm.

Soudain, a retenti une explosion. Impossible de savoir d’où le bruit provenait. Le bruit n’était pas le même que les détonations provoquées par l’effondrement des maisons. Un peu plus loin, Susie et Western ont décelé une maison investie par des morts-vivants. Ils étaient encore occupés à dévorer et à dévaliser la famille qui avait vécu là. Alors, Western a improvisé une torche à partir d’une planche ramassée au sol et s’est efforcé de provoquer un incendie à l’intérieur de la maison. Ce faisant, il aurait voulu parler à Susie. Oui ! Il était bien temps de dire à Susie tout ce qu’il éprouvait pour elle ! Qui sait, se disait-il, où nous serons dans une heure ? Les zombies se faisaient de plus en plus rares dans les rues dévastées d’Heliatkal qui formaient un paysage assez horrible à cause des débris de corps qui jonchaient le sol un peu partout. De temps en temps, un mort-vivant apparaissait, hagard, se cognait contre les murs, tournait sur lui-même sans fin, ridiculement accoutré qui plus est. Alors, un volontaire armé d’un lance-flamme d’origine militaire apparaissait rapidement et supprimait d’un trait de flamme l’être cauchemardesque. Susie et Western ont continué leur marche à travers Heliatkal. Susie restait silencieuse. Pas un mot ne venait à Western. Mais les bruits d’explosion se répétaient, un peu étouffés. « Vous entendez ? ».

Au-dessus du village passaient des avions militaires. Mais ils ne faisaient que passer. Ils allaient au désert. Susie et Western ont poursuivi leur progression jusqu’aux premiers sables du désert. Le spectacle était étrange. On bombardait le désert. Le gouvernement de Myrolésie aura fini par déceler les troubles survenus dans le secteur. On aura voulu agir vite. Des ordres ont été donnés, sans doute de façon précipitée. Les bombardiers pilonnaient scrupuleusement le sable mort. Western et Susie ont longuement regardé ce spectacle inutile, fascinés et heureux comme des enfants à un feu d’artifice. Le sable se levait devant eux et dessinait des figures éphémères pareilles à des nuages dorés. « Pourquoi bombardent-ils le sable », demandait Western. « On les a mal renseignés », disait Susie. « Heureusement pour le village, d’ailleurs ! » Ils riaient, heureux. On n’entendait plus que les explosions du désert. Au village, il ne devait plus rester un seul zombie à présent. A ce moment, un bombardier est passé au-dessus de leur tête.

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1 Commentaire

  1. 0o Ouooooh, le texte est extra, magnifique même. L’histoire est sympathique et la fin est épique. Dommage que se ne soit pas un Roman. j’aurais dépensé sans compté !

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