Mort et Vif Papiers Projets — 12 février 2013
Mort et Vif – Tome I – Chapitre 1

Plate-forme pétrolière d’Elgin, mer du Nord. 23 Octobre 2014, 18 jours après le début de la contamination.

Il arrive. Il est vraiment tout proche. Les innombrables couches de métal de ma cabine ne suffisent à masquer son vrombissement. Je dirais même que leurs vibrations ne font qu’amplifier ce lourd ronflement. Bien que terrifiant pour n’importe qui, ce bruit ne peut que me réjouir tant il est annonciateur d’une bonne nouvelle : l’hélicoptère est là et je vais enfin rentrer chez moi !

Après 48 jours passés sur cette plate-forme pétrolière isolée en pleine mer du Nord, je dois bien avouer que la terre-ferme me manque. C’est dingue comme je ne m’y fais pas. Peut-être n’ai-je pas le pied marin après tout. Quoiqu’il en soit, le temps du repos solennel n’est que juste récompense au vu des efforts que demande de travailler sur une telle carcasse de métal. Quelle poisse d’en être arrivé là. Non pas que je n’aime pas mon métier, mais de là à dire le contraire, il y a un pas que je ne saurais franchir. Honnêtement, qui pourrait ? Et encore, je ne suis pas le plus à plaindre. L’ingénierie des “pipe”, comme ils disent ici, est loin d’être la tâche la plus ingrate sur cette plate-forme. Certains passent des heures à l’extérieur, bravant un froid parfois glacial, surveillant minutes après minute les niveaux de pression, ou tout autres mécanismes qui ne bougent guère mais dont le moindre écart nous transformerait tous en sirène. Heureusement que la paye est bonne.

- Rodrick. Rodrick ? Tu dors ou quoi ?

C’est Yvan, mon partenaire de cellule des « LQ » pour Living Quarters. « Quartiers de vie », mon cul, oui ! Pourquoi appelle-t-on nos chambres des cellules si ce sont des quartiers de vie ? Que certains y voient plus une prison qu’autre chose n’est en rien surprenant. Yvan lui-même appelle cet endroit Alcatraz. Il dit toujours que la différence avec le « Rock », c’est que les types qui s’y trouvent n’ont pas été assez bêtes de choisir d’y aller. Lui, d’ailleurs, n’a pas la chance de rentrer. Il doit bien lui rester encore trois semaines à tirer ici.

- Alors, tu dors ou bien…

- Je ne dors pas, je rêve. Un bon lit douillet bien chaud, une bière au coin du feu en regardant un film rediffusé une bonne centaine de fois à la télé. Hum… Dans quelques heures, j’aurais dit au revoir à ce vent glacial. Tu sais à quel point je le hais.

- Glacial ? Tu veux rire, on n’est à peine fin Octobre. Réjouis-toi. C’est encore l’été ici, presque 10 degrés au soleil. Un peu de crème bronzante sur cette peau blafarde et tu rendras jalouses toutes les minettes en ville, crois-moi.

- Et zéro degré la nuit ! Tu en fais quoi ?

- Tu dis ça parce que tu ne sorts pas assez. Si tu devais manier une clé à molette toute la journée comme moi, tu ne te plaindrais pas du froid. Si tu savais la chaleur qu’il fait sous nos combinaisons. C’est intenable. Ce qu’il te manque, c’est peut être juste un petit peu d’exercices.

Cet homme au physique de déménageur n’en est pas à son premier job sur une plate-forme pétrolière. Il a le visage buriné de ces types que l’exposition intensive au froid, au vent et au soleil n’épargne pas. Son visage semble impénétrable, à l’image de sa carrure. Un véritable roc, une vraie force de la nature en quelque sorte. Vous pouvez le mettre dans n’importe quelle situation, aussi difficile soit-elle, vous savez qu’il s’en sortira. Ce genre de personnes m’impressionnera toujours. Pourtant, à y réfléchir, tout le disposait à endurer l’impossible. Petit déjà, son père le trainait à la chasse, il lui faisait couper le bois, réparer les toitures détériorées par le vent, construire des cabanons en bois, allumer des feux de camp… Bref, tout ce que la vie à la campagne peut vous apprendre, et c’est ainsi qu’elle l’a révélé. Car cet homme n’a pas que reçu un apprentissage, il y était avant tout disposé. Bref, plus je le vois, et plus sa perpétuelle barbe mal taillée me rappelle à quel point il est le genre de type à qui on offrirait à chaque occasion un sachet de jetables « Bic ».

- Tiens, je te laisse mes rasoirs, peut-être accepteras-tu de t’en servir un jour ?

- Ma barbe me sied à ravir. Pourquoi veux-tu que je la rase ? T’es jaloux, monsieur l’ingénieur ?

- Ne le prend pas comme ça. Je ne te propose juste qu’un peu de changement. Et qui sait, ca te permettra peut-être de rencontrer une fille ? Ou tout du moins de la garder plus d’une semaine ?

- Haha. Détrompe-toi l’ami. Ce ne sont pas elles qui partent mais moi qui les jettes. Tu connais, non ? Rapport aux « Bic » …

Me dit-il en faisait tourner son doigt autour de sa tempe. Je m’approche pour le saluer une dernière fois, d’une poignée de mains que je tente aussi forte qu’est le gaillard.

- Prend soin de toi Yvan et ne fais pas de folie. La prochaine fois que je reviens, je tiens à ce que tu m’accompagnes encore aux cartes.

- Même  si on continue de perdre tout ce qu’on peut ?

- Au moins, on s’amuse bien pendant ces moments là. Allez, à bientôt champion.

J’épaule mon sac et je sors par la petite porte de notre cellule de repos pendant qu’Yvan va se poser sur sa couchette.

Les couloirs semblent si sombres. Je ne prends pas vraiment la peine de saluer les collègues qui me font des signes derrière chacune des portes plus ou moins entrouvertes des autres cellules. Je n’ai qu’une hâte, celle de rejoindre l’hélicoptère. Je descends les dernières petites marches qui me guident vers le pont lorsque qu’un groupe de personnes entre brusquement dans le bâtiment.

- Poussez-vous s’il vous plait, laissez-nous passer.

Ils n’ont pas l’air particulièrement excités, juste une légère inquiétude se ressent dans leurs regards. J’essaie de comprendre ce qu’il se passe lorsqu’un dernier type, en retrait, m’adresse la parole.

- Vous alliez prendre l’hélico ? Il risque d’y avoir un peu de retard, le pilote se ne sent pas très bien.

- Comment ça, « ne se sent pas très bien » ? Qu’est-ce que vous entendez par « un peu de retard » ?

- Inutile de vous énerver, je n’en sais pas beaucoup plus que ce que je vous ai dit. Mais vu qu’il est le seul pilote autorisé à faire décoller cet engin, tant qu’il n’ira pas mieux, il n’y aura pas de vol. Si j’étais vous, je retournerai dans ma cellule et je prendrais mon mal en patience.

C’est incroyable comme le monde peut sembler s’effondrer en si peu de temps. Je serrais la main d’Yvan il y a moins d’une minute et voilà que je vais retourner dans ma cellule, comme si j’avais loupé le train. Ce sentiment, mélange de frustration et d’échec, est si désagréable que j’hésite à ne pas trouver un autre endroit où patienter. Je l’imagine déjà, Yvan,  avec ses vannes préconçues :

- Alors, je te manquais déjà ?

J’en étais sûr. La vanne m’attendait.

- Le pilote se sent mal. On ne peut pas décoller. Quelle poisse !

- Ne panique pas Rodrick. Il a peut être mangé un truc pas frais. Ou alors il a trop bu la veille ? Tu sais, ça m’arrive souvent d’être déchiré et le jour qui suit n’est rarement glorieux. Au mieux, j’ai la tête en javel, au pire, je vomis. Je t’ai raconté l’histoire des trois bouteilles de Vodka ?

- Passionnant. Je vais aller voir ce qu’il se passe, essayer de prendre quelques nouvelles. De toute façon je ne tiens pas en place.

Direction l’infirmerie. Je veux en avoir le cœur net. On décolle sous peu ou bien je passe encore une nuit de plus ici. Je ne veux même pas y penser. Je me suis bien trop fait à l’idée que la soirée se finirait au coin du feu. Je déambule à grandes enjambées et je rejoins ainsi rapidement l’infirmerie. Un petit attroupement se tient là puis se disperse à mon arrivée. Seul l’infirmier se prépare à rentrer dans la chambre du malade.

- S’il vous plait, Jenson, s’il vous plait.

- Rodrick ? Je n’ai plus de pansements chauffants. Inutile de m’en redemander encore et encore. Peut-être y en a-t-il avec la cargaison qui vient d’arriver avec l’hélicoptère ? Je vous tiendrai au courant. En tout cas, je vous les mettrai de côté, c’est promis.

- Non, Jenson, ce n’est pas pour ça que je suis venu cette fois-ci. C’est au sujet du pilote. C’est que je devais repartir avec lui dans l’après-midi.

- Eh bien dites au revoir à votre vol pour aujourd’hui. Il a une fièvre de cheval, qui le tiendra au lit jusqu’à demain, s’il a de la chance.

- Non, ne me dites pas ça. Ca fait presque 50 jours que je suis là.

- Je n’y peux rien mon vieux. Quitte à être là, reprenez le travail, le temps ne passera que plus vite. Si vous commencez à compter les heures, ce sont les minutes que vous verrez difficilement défiler sur l’horloge. Croyez-moi, je l’ai fait tellement souvent.

- C’est compris. Mais vous me promettez que vous me tenez au courant à la moindre amélioration ?

- C’est promis Rodrick. Soyez quelque peu patient, ce n’est qu’une question de temps.

Je repars un peu dépité. Non, je repars franchement dépité. J’ai vraiment la rage. Je m’étais débrouillé pour finir mon travail avant de partir, je n’ai vraiment plus rien à faire. Je vais tout de même prévenir le contremaitre que je suis disponible si nécessaire. Après tout, quitte à être ici, autant s’occuper comme on peut. Il n’a pas tord le vieux Jenson. C’est qu’il a du en passer du temps à regarder les aiguilles de l’horloge défiler lentement, minute après minute. Le pauvre. Une vie à glander dans une cage à lapin en guise d’infirmerie, un  malade pour un mot de tête, un autre pour un rhume. Au pire, un doigt coupé. Une vie passionnante en somme. Le contremaitre doit être en salle de repos, comme souvent. Il ne me porte pas vraiment dans son cœur, mais il peut avoir besoin de mes compétences. Laissons-lui lui faire part de ma présence, au cas où.

- Quelle pauvre abrutit celui-là ! Puisqu’il ne veut pas de moi, qu’il aille se faire foutre ! Non mais tu te rends compte Yvan. Je propose mes services généreusement, et sais-tu ce qu’il me répond ? « On n’a plus besoin de vous, Rodrick. Vous n’êtes plus affectés au planning. De toute façon, même quand vous y êtes, on s’en sort très bien sans vous. »

- T’es plus payé depuis hier soir Rodrick. Pourquoi te prends-tu la tête de la sorte ?

- C’est Jenson qui m’a convaincu de… Bah. Tu as bien raison. Pourquoi se donner du mal ? Pour être traité comme un chien ? Je lui en foutrais du planning moi !

Je suis bien trop énervé pour pouvoir faire quoique ce soit. Même l’appétit ne vient pas malgré la soirée qui approche. Dans ces cas là, j’ai mon petit secret ; les somnifères. C’est vrai que c’est une mauvaise habitude mais il est tellement difficile de dormir ici qu’à une époque, c’était la seule solution que j’avais pu trouver. Et aujourd’hui, ils tombent à pic.

Auteur

Michael Chevalier

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6 Commentaires

  1. Sincèrement ?J’attend la suite avec impatiente… Je me suis même jeté dessus par accident en croyant avoir devant moi “le journal d’un geek”.

    • Je suis du même avis :)

  2. Très sympa cette nouvelle “série” !
    L’ambiance s’installe bien et le huis clos sur une plateforme pétrolière peut-être intéressant à termes…
    Je sens que le réveil de Rodrick risque d’être mouvementé :)
    Vivement la suite !
    Mawwww

  3. Un début prometteur, j’ai hâte de connaitre la suite des (surements malheureuses) aventures de Rodrick et de ses collègues sur cette plateforme pétrolière. Vivement qu’il se réveil!

  4. Très bon texte, j’adore le style. Vivement la suite.

  5. Heureuse que cela vous plaise ! Et oui, il y aura une suite !! xD

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