Mort et Vif Papiers Projets — 26 juillet 2013
Mort et Vif – Tome I – Chapitre 15

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Je comprends, je discerne, je percute, tout me parait dorénavant si limpide. S’enfuir, discrètement. Un seul moyen de s’en sortir : profiter du chaos ambiant, alors que les gens tombent les uns après les autres sous les coups de feu des soldats. Je tombe à mon tour, mais je ne suis pas touchée. Oh non, je fais la morte. Je rampe légèrement et me cache derrière les corps jonchant le sol. Puis je me pose, attendant de voir la façon dont la situation évolue. Je prie en pensant à lui. Mon fils, l’unique sens à ma vie. Il est ce que j’ai de plus précieux, le symbole même de mon existence. Je ne peux pas mourir maintenant. Ne me suis-je pas promis de m’occuper de lui à jamais, de le chérir et de l’éduquer. Ce que je souhaite le plus au monde, n’est-ce-point de le voir grandir à mes côtés ? Comment ferait-il sans moi ? Et moi, comment ferais-je sans lui ?

Une accalmie au milieu du chaos. Les coups de feu ont cessés. Les soldats parlent dorénavant. Je  les entends mais ne peux distinguer clairement leur conversation. Je les crois s’agiter, ma vue n’est pas suffisamment dégagée. Ils se replient me semble-t-il. Ce sera le moment pour moi de dégager. Dès qu’ils auront quitté la pièce, je bouge. Je me rue au parking prendre la voiture et je passe chez la nounou chercher le petit. Ensuite, j’aviserai.

Mais un petit groupe de soldats reste planté là, à l’entrée. Il est trop risqué de tenter le coup maintenant. Attendons encore un peu, sagement, tel le futé renard guettant sa proie, tapi dans l’ombre.

Ils reviennent, ils ne sont que quelques uns, portant à bout de bras des objets bien encombrants. Ce ne sont pas leurs armes. C’est moins longiligne, plus massif, plus cubique. Ils viennent de passer juste devant moi, au pas de course. Ils sont pressés. Ils commencent à déverser le contenu de ce qu’ils portent. Oh non, ils ne peuvent pas faire ça ! Ils vont mettre le feu à l’hôpital ! Ils vont nous enflammer ! Ils m’aspergent maintenant. Surtout ne pas bouger. Je suis morte… Mais ils auront bientôt fini, et alors je vais mourir brûlée vive ! J’ai envie de tousser, je suffoque, les effluves d’essence me prennent au nez et à la gorge. Si je me lève, ils me tirent dessus, si je reste là, je brule avec les autres corps. Ce n’est pas possible, pas pensable. Qui peut mourir ainsi ? Je pleure, j’essaie de sangloter en silence, mais je suis anéantie. Comment tout ceci a-t-il pu arriver ? Comment ai-je pu me retrouver là ? Christina nous avait prévenues que l’on devait quitter les lieux. J’aurais dû t’écouter Christina. Je suis désolé ma grande. Tu es morte par ma faute, par mon aveuglement, par mon manque de discernement. Qu’importe les raisons, le résultat est le même : tu n’es plus, et je ne vais pas tarder à te rejoindre. Je panique à nouveau, mes forces m’abandonnent. Je sens mon corps tout entier se relâcher, se détendre. Un peu comme si j’étais morte avant l’heure, condamnée et réaliste devant l’inéluctable. Je soupir un grand coup. Et je repense à lui…

Non, hors de question ! Ce n’est pas ça le plan. Ce n’est pas de cette façon que cela doit se passer. Je n’abdiquerai pas. Maman va venir te chercher !

Je déboutonne discrètement ma blouse, elle est aspergée d’essence. La retirer pour avoir moins de chance de cramer est un premier geste de bon sens. Je les observe, ils reculent. C’est maintenant ou jamais, ils ne peuvent plus me voir à présent. Je rampe pour atteindre le comptoir de la réception. J’y suis, je peux enfin me relever. Je retire définitivement cette blouse imprégnée d’essence. Je refuse de finir en torche humaine. Ne pas trainer, ils vont revenir mettre le feu, d’une minute à l’autre. Mais par où s’enfuir ? L’escalier, évidemment. Kristen nous a dit qu’ils l’avaient condamné, mais malheureusement, je ne vois pas d’autre issue. Et de toute façon, c’est le seul moyen de rejoindre ma voiture au parking. Mais tout d’abord, il me faut les clés que j’ai stockées dans mon casier. Je n’ai pas le choix : pas de clés, pas de voiture. Allez ma belle, du courage !

Je remonte donc le couloir qui mène aux vestiaires, même si il est le chemin contraire à l’escalier. Je prends des risques, c’est certain. Le sol aspergé d’essence est glissant. Je manque de chuter à chaque pas. Même progresser dans ce fichu couloir devient un calvaire. J’avance accroupie pour rester la plus discrète possible. Et cette odeur ! Elle me rend folle.

Les cadavres sont dispersés un peu partout, suintant l’essence. Ils ont tués tout le monde, sans exception. Quelle horreur. Comment ont-ils pu faire une chose pareille ? Qui a bien pu leur donner un tel ordre ? Quel monstre peut sacrifier des vies de la sorte ? Je ne pleure plus. En fait, j’ai cessé de pleurer très tôt. Ce n’est pas moi, je ne suis pas fataliste. Je crois en la vie, aux belles surprises qu’elle réserve, aux joies d’une rencontre, d’un amour, d’une naissance. J’y crois depuis toujours, et aujourd’hui j’ai envie d’y croire plus que jamais. C’est bien connu ; c’est lorsque l’on a tout à perdre que l’on prend conscience de ce que l’on a de plus précieux.

Ils ne m’auront pas. J’ouvre rapidement mon casier. Je connais mon code par cœur, c’est celui de la naissance du petit chou. Oui, je sais, pas très original tout ça. Qu’importe. J’attrape au plus vite mon sac à main et quelques vêtements. Pas le temps de me changer maintenant. Je le ferai dans la voiture, lorsque j’aurai quitté les lieux.

Bam ! Ils m’ont vue par la fenêtre. Ils me tirent dessus. Je m’accroupie d’avantage d’un geste réflexe.

- Arrêtez ! Je vous en prie. Je ne suis pas malade, vous comprenez, je ne suis pas malade.

Bam, bam. Ils m’énervent plus qu’autre chose. Je me décale derrière les casiers pour me protéger.

- Mais vous êtes vraiment trop cons ! Je vous ai dit que je ne suis pas malade. Je suis infirmière, je travaille ici.

Bam, bam, bam ! Inutile de parlementer, ils canardent de plus bel et j’ai peur qu’une étincelle ne mette le feu à la poudrière. Ne pas rester là, il faut que m’échappe. Demi-tour, on reprend le plan, direction l’escalier de service. Ils ont finalement laissé la porte grande ouverte, après avoir aspergé la cage d’escalier d’essence. J’y pénètre doucement, le sol et les marches sont glissants. Il y a un homme un peu plus haut dans les escaliers. Je le discerne vaguement. Mes yeux me brulent. Je ne sais pas trop ce qu’il cherche. Il ne descend pas, ni ne monte. Je l’entends bougonner, comme certains malades.

- Eh vous, là haut ?

Aucune réponse mais il se retourne dans ma direction.

 - Alors, vous faites quoi ? Tout va bruler ici, il ne faut pas rester là ! Vous m‘entendez ?

Oui, il m’a enfin entendu. Il tente de descendre mais se vautre lamentablement dans les marches. Il est atteint celui-là ! Il n’est plus très loin et me fixe dorénavant de son regard vitreux alors qu’il se redresse. Il a vraiment mauvaise mine. Peut-être va t-il me sauter dessus comme le malade l’a fait tout à l’heure ?

- Est-ce que vous allez bien ? Répondez-moi !

Un grognement sera le seul son qui ne sortira jamais de sa bouche. Il me fixe et cherche à se rapprocher de moi. Je ne suis pas folle. Me faire choper par la carotide n’est pas au programme du jour. Je file. Il se plante de nouveau dans les escaliers en cherchant à me rejoindre en contrebas. Plus de temps à perdre. Qu’il brûle !

Je descends rapidement et je gagne le premier sous-sol où je me gare habituellement mais la porte ne s’ouvre pas. J’ai beau actionner le levier horizontal, la porte ne bouge pas… Ou peu pour être plus précise. Je sens qu’elle est bloquée de l’autre côté. Alors je tape dessus, tant que je peux.

- Ouvre-toi saleté, ouvre-toi !

Je crie de plus bel au rythme de mes coups.

- Mais tu vas t’ouvrir, oui !

Elle bouge un peu plus, mais toujours pas suffisamment pour que je puisse me faufiler. L’extincteur, il me donnera plus de force. Un premier coup dans la porte, puis un second. C’est bon, ça fonctionne, mais il va me falloir du temps, et mes doigts me brulent. L’essence les a flétris, et chaque coup dans la porte ne fait qu’en irriter d’avantage la peau. Ca y’est, encore un coup ou deux et… Boum ! Derrière moi, quelque chose est tombée. Je me retourne aussi sec : c’est lui, le malade. Quelle sale gueule il peut bien avoir. Il vient de se planter pour une quatrième ou une cinquième fois dans les escaliers mais il ne se plaint pas. Il se relève invariablement, et me fixe, encore et toujours. Il m’en veut, c’est indéniable.

- Ouvre-toi satanée porte !

Encore un coup d’extincteur salvateur. Mais il se rapproche, j’en suis certaine. Ne pas rester ici plus longtemps. Je passe un bras puis le buste. Je pousse la porte de mes deux mains. Les hanches passent difficilement. Vite, une jambe, et enfin l’autre. Il grogne, il est tout près et il me fait peur. Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie.

Ca y est j’y suis. Je suis passée !

- Aaaah !

Je sursaute et crie en même temps. Il a essayé de m’attraper en passant son bras à travers l’entrebâillement de la porte. Sa main est horrible, crochue, maigre, comme dépecée. Est-il « normal » ?

- Vous… Vous m’entendez ?

Je suis complètement paniquée, mon cœur n’ayant jamais battu aussi vite de toute ma vie. Tout en reprenant mon souffle, je tente d’observer à travers la porte. Ce que je vois n’a plus rien d’humain. J’en ai pourtant vus des blessés et des malades. Au service des urgences, on reçoit de tout. Des accidentés de la route, arrivant avec un membre en moins, si ce n’est deux, aux vieillards aux portes de la mort, respirant leurs dernières bouffées d’air, tous sont encore vivants quand ils arrivent, et leurs yeux parlent pour eux, exprimant aussi bien leur souhait d’être sauvés que leur désir d’en finir. Mais ce que je vois là devant moi n’a plus rien d’humain. Plus aucune âme n’habite ce corps, ça, je peux le certifier. Cet homme est déjà mort et encore vif !

Auteur

Michael Chevalier

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3 Commentaires

  1. Super article :)

  2. Excellent comme toujours ! hâte d’en lire plus

  3. Toujours aussi prenant, on s’y croirait … encore une fois !

    C’est moi ou ça sent l’essence ?????? ^^

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