Mort et Vif Papiers Projets — 22 février 2013
Mort et Vif – Tome I – Chapitre 2

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- Rodrick, debout ! Rodrick, tu m’entends ? J’ai tué un mec.

- Quoi ? Qu’est-ce que tu me racontes là Yvan ? Comment ça, tu as tué quelqu’un ? Et d’abord calme toi un peu et assied toi là en face de moi.

Je n’aime pas être réveillé en sursaut de la sorte. Avec les somnifères de la veille, je vais me retrouver avec un vieux mal de crâne toute la journée. Merci Yvan ! D’ailleurs, lui est tout essoufflé et complètement paniqué. Cet homme que je croyais invincible avait le visage d’un enfant qui a peur qu’on le gronde suite à la grosse bêtise qu’il a faite.

- Je ne voulais pas, je te jure que je ne voulais pas le tuer. D’ailleurs, c’était un accident. Je ne l’ai pas vraiment tué, je l’ai juste repoussé et il est tombé par dessus bord.

- Mais pourquoi ? Comment ? Que s’est-il passé ?

Je le vois reprendre son souffle difficilement, se relever, regarder discrètement dans le couloir par la porte de notre cellule que personne ne le guette, puis la refermer derrière lui, le plus silencieusement possible. Il se rassoit alors d’un mouvement assuré et commence à m’expliquer de ses mains, me tendant le bras.

- Regarde. Il m’a mordu et il ne voulait pas me lâcher. Il m’a fait mal, ce fêlé. Il s’est rué sur moi, avec sa tête de déterré. Il m’a fait peur en plus. Puis il m’a attrapé le bras et m’a mordu comme s’il voulait le manger. Un fou je te dis, un fou.

Il se relève et se jette sur sa trousse de secours. Il attrape la bouteille d’alcool puis s’en asperge plus que de raison avant d’enrouler son avant bras dans un immense bandage.

- Tu as prévenu qui ? Le capitaine est au courant ?

- Tu rigoles ? J’ai paniqué. Je suis venu te voir directement car il n’y a qu’en toi que j’ai confiance. Tu me crois, n’est-ce pas ? Tu sais que je ne suis pas un criminel.

- Bien sûr que je te crois, mais là, on ne peut pas rester enfermé ici. Il va bien falloir prévenir le capitaine qu’un homme est tombé à l’eau. Ne t’en fais pas, je ne te laisserai pas y aller seul. On va éclaircir cette histoire. Après tout, tu l’as dis, c’était un a-cci-dent.

A peine ai-je fini ma phrase, qu’un immense hurlement se fait entendre sur la plate-forme. Clairement, ce n’est pas très loin d’où nous sommes. Ce son est tellement horrible, qu’il nous rappelle forcément les pires incidents de forage de ce type de stations pétrolières. On se rappelle tous, quand on fait ce métier, de la tragédie de la plate-forme Alexander Kielland ou de celle de Pipa Alpha qui firent respectivement 123 et 167 morts. Car dans les cas d’accidents, c’est souvent la plate-forme tout entière qui en pâtie et donc tout le personnel avec. Mais ne faisons pas de mauvais plans sur la comète. Un cri, aussi douloureux soit-il, ne signifie en rien la fin de notre caillou métallique.

Je regarde Yvan et j’avoue, qu’aussi bien chez l’un que chez l’autre, une hésitation profonde s’est lue dans nos regards. Je suis surpris, un peu décontenancé. Je ne sais plus vraiment quelle situation doit être réglée en premier lieu. Si un homme s’est blessé, l’infirmier doit être déjà en train d’accourir pour lui administrer les premiers secours. Je suis un peu perplexe d’autant que les cris reprennent de plus bel. En fait, ils ne se sont jamais stoppés. Et ils sont effrayants. L’homme doit réellement souffrir pour crier autant.

- Qu’est ce qu’il se passe encore ?

- Un autre type se fait bouffer, tu peux en être sûr !

- Tu peux arrêter tes délires s’il te plait ? Personne ne se fait « bouffer » ou que sais-je encore ! Viens avec moi, on va en avoir le cœur net.

J’étais tout autant excédé que perdu. L’effet des somnifères avait totalement disparu en quelques minutes et les idées commençaient à s’accélérer dans ma tête. Et s’il avait raison ? Et si un homme avait perdu la raison au point d’en manger un autre ? Quel meilleur endroit qu’une plate-forme pétrolière isolée du reste du monde pour perdre la tête ? Les exemples de cannibalisme ne courent pourtant pas les rues. Moi, je crois qu’il y a une raison bien cartésienne derrière toute chose. Ca doit être mon côté ingénieur qui s’impose. Un homme qui hurle dans ce genre d’endroit est un blessé. Voilà tout !

On accélère un peu le pas dans la direction du réfectoire d’où viennent les cris, mais ceux-ci se sont arrêtés subitement. L’entrée est toute proche. Sa porte à double battants est statique et l’on entend clairement des hommes en train de déjeuner derrière elle. Je pose mes mains sur celle-ci, et avant d’ouvrir, j’essaie de détendre un peu l’atmosphère afin de calmer Yvan.

- Tu as raison Yvan, j’entends des hommes déguster. Mais quoi de plus surprenant ici. Allez, je t’offre un café, ça te fera du bien avant d’aller voir le capitaine.

Je fais un pas dans le réfectoire tout en regardant Yvan qui me suit de près, lorsqu’il s’arrête aussitôt. Je perçois dans ses yeux une grande stupeur. Ce qu’il voit l’effraie plus que tout. Je ne sais pas encore ce que c’est, et je dois bien avouer qu’à son regard, je me demande si j’ai réellement envie de le savoir. Pourtant il va bien falloir que je regarde à mon tour. Mais je commence à paniquer, sincèrement. Dois-je me retourner rapidement ? Ou pendre mes jambes à mon cou et chercher à comprendre plus tard ? Mon professeur me disait toujours qu’un bon technicien doit être un homme curieux. Finalement, la curiosité du technicien aura pris le dessus.

Ils sont quatre hommes affalés sur un cinquième allongé, complètement ensanglanté et ne remuant que de quelques spasmes, le dévorant tel un chien racle sa gamelle. Et moi qui avais entendu des bruits de dégustation, quelle tâche je fais ! Le pire, c’est de penser qu’Yvan avait raison. Finalement, la vue de cette scène aussi répugnante qu’inhumaine me rappelle juste que j’avais tord. C’est incroyable d’avoir ce genre de pensées égoïstes dans un tel moment.

Qu’importe, nous sommes là, totalement stoïques devant la situation, et ni lui, ni moi, n’osons parler. Est-ce la peur ? Pas encore. Le dégout ? Non plus. La torpeur ? Certainement. Quoiqu’il en soit, il faut agir, et vite. D’autant que notre arrivée commence à être remarquée. Je vois ce visage hideux se redresser lentement vers nous. Ce n’est pas grâce à son regard vitreux et livide qu’il nous a détectés. Non, il est clair qu’il nous a sentis. Et son grognement macabre vient ponctuer le fait qu’il prépare quelque chose. Mais qui peut-il bien être ? Il a beau se tenir devant moi à moins de cinq mètres, je n’arrive pas à mettre un nom sur ce visage. Pourtant, notre groupe n’est pas des plus importants et nous nous connaissons tous.

- Sanchez ? C’est toi ? Regarde Rodrick, on dirait que c’est Sanchez. Qu’est ce qui t’arrive mon vieux ? Tu n’as pas l’air en pleine forme.

Il se redresse devant nous, difficilement, avec énormément de peine, comme si s’arracher du sol était un challenge pour lui. Et une fois debout, ce n’est guère mieux. Ses mouvements sont lents, ses jambes titubent, ses bras se balancent avec l’inertie d’un pendule mais s’orientent inéluctablement dans notre direction. Comment reconnaitre Sanchez dans cette chose qui se présente à nous. Il n’a d’autre aspect qu’un corps en décomposition, vidé de son sang et partiellement déchiqueté. Le plus surprenant, c’est que cet homme à l’air mort est encore vif ! Et à en croire ses premiers pas, il n’y a pas de doute, c’est àprès nous qu’il en veut. Comment diable est-ce possible ?

- Viens Yvan, on se casse !

Je ne perds pas une seconde de plus. Je tire Yvan par le bras, ouvre les portes à double battants d’un  franc coup d’épaule et commence à courir dans le corridor. Quelle direction prendre ? Difficile à dire. Il doit bien y avoir quelqu’un qui sait ce qu’il se passe ici.

L’infirmerie ! Peut-être que Jenson en saura d’avantage et qu’il pourra nous éclairer. A gauche, puis à droite, on descend les escaliers à doubles enjambées puis tout droit jusqu’à la deuxième porte face et…

- Hop, demi-tour Yvan, illico-presto. Jenson n’est pas seul.

Devant sa porte, deux mort-vifs, particulièrement agressifs, nous prennent en chasse. Ils sont bien plus hagards que ceux du réfectoire. Heureusement, monter des escaliers n’est pas leur spécialité. Double droite et on retourne se confiner dans notre cellule, porte fermée à double tour.

- Quelle merde ! Je te l’avais dit Rodrick. Je te l’avais bien dit.

- Du calme, du calme. Reprend ton souffle puis on évaluera la situation.

Là, c’est l’ingénieur qui parle. Poser une problématique, analyser les circonstances, étudier les différentes alternatives qui s’offrent à nous, synthétiser par des mots justes et précis pour faciliter la communication ; je ne suis peut-être pas une force de la nature, mais ces quelques qualités issues de mon enseignement tombent à point nommé.

- Qu’est-ce qu’on a ? Des collègues qui semblent avoir perdu la raison. Qu’est-ce qu’on craint ? De se faire grignoter…

- Réjouissante conclusion. Mais tu as vu juste Rodrick, et je t’avoue que je ne tiens pas à me faire taillader l’autre bras.

- Justement, comment va ta blessure ? Montre-moi.

Yvan retire son bandage, précédemment imprégné d’un sang rouge intense, qui laisse apparaitre dorénavant une blessure aussi laide qu’inquiétante. La plaie s’est assombrie, la peau et la chaire virent au noir, et une odeur de pourriture s’en échappe.

- On ne peut pas te laisser comme ça. Il faut à tout prix qu’on trouve un moyen de soigner cette plaie, sinon tu vas perdre ton bras.

- C’est déjà fait Rodrick. Je ne le sens plus. Je ne peux plus bouger les doigts et même mon coude ne répond plus. Regarde mes veines, elles sont si marquées… On coupe !

- Comment ça, « on coupe » ?

- Tu as bien entendu, on va amputer le bras avant que mon épaule soit également cyanosée.

 - Mais comment veux-tu faire ça ? Je ne suis pas docteur, encore moins chirurgien ! Et toi non plus à ce que je sache. C’est de la folie, on va te tuer.

- Regarde Rodrick, regarde ! Tu ne vois pas que mon bras ressemble aux leurs. Je vais finir comme eux, c’est tout ce qu’il va se passer. L’autre m’a mordu et je vais finir en macchabée vivant. Je ne veux pas en arriver là. Hors de question. On ampute.

Je prends une longue inspiration, puis retiens mon souffle.

- Ok, alors on ampute… Quelle poisse !

 

Auteur

Michael Chevalier

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2 Commentaires

  1. Encore une fois j’aime trop le style d’écriture. Le fait que ce soit à huit-clos, renforce mon angoisse quand je lis lol, je m’imagine trop à la place de Rodrick, sans nul part où s’échapper! vivement la suite !!!

  2. Tout simplement énorme,ta un style d’écriture très “accrocheur”, vivement la suite !

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