Mort et Vif Papiers Projets — 29 mars 2013
Mort et Vif – Tome I – Chapitre 5

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On l’entend déplacer des objets, de lourds objets, indéniablement. Ils glissent et grincent le long du sol. Alors un premier verrou saute, s’en suit un second puis la porte s’entrouvre, et une tête apparait.

- Qui êtes-vous ?

- Je suis Rodrick, du département de l’ingénierie, et voici Yvan, de l’équipe technique. Nous cherchons un moyen d’appeler des secours, les portables ne passent pas sur la plate-forme et la salle des communications est infestées de mort-vifs. Vous disposez d’un moyen d’appel, n’est-ce pas ?

- Oui, oui, j’ai tout ce qu’il faut. Entrez vite.

Nous voilà enfin en sécurité. Je n’ai qu’une envie, c’est de me poser une minute. Mais Yvan n’a plus forcément ce temps de disponible. Il m’inquiète. Il ne s’en est peut-être pas encore rendu-compte, mais la blessure s’est propagée à son épaule et l’on distingue dorénavant de longues traces noires remonter le long de son cou, qu’un col court n’arrive plus à dissimuler. J’évite de les regarder pour ne pas éveiller de soupçons. Ce n’est pas dans son champ de vision, il ne les a peut-être pas encore aperçues. Enfin, je l’espère.

A peine sommes nous rentrés dans la pièce que le capitaine, un vieil homme à la moustache grisonnante, verrouille immédiatement la porte et repousse les meubles qui la protège. Il est nerveux, et il ne nous fait certainement pas confiance. Je l’ai vu tenter de dissimuler une lame, une sorte de petit sabre, dans son dos au niveau de sa ceinture. Certains diront que prudence est mère de sureté dans pareil cas.

La pièce dans laquelle nous nous trouvons et qui lui sert de bureau, donne sur plusieurs petites pièces adjacentes. C’est un véritable appartement avec cuisine et chambre, bien plus confortable que nos cellules. Il n’y a pas de surprise, les nantis existent même en pareil lieu. J’imagine les responsables au moment de l’élaboration des plans de la plate-forme, en train de définir les différents emplacements. « Bon, ici c’est tout petit et inconfortable, ce sera parfait pour les ouvriers. On n’est pas en train de dessiner les plans du Club Med à ce que je sache. Par contre, pour la direction, tu me rajoutes un étage complet. Et tente de faire des pièces de plus de 13 m². Compris ? ».

- Vous semblez bien à l’abri ici, vous ne manquez de rien.

- Oh, ce n’est pas grand-chose vous savez. Juste de quoi passer quelques longues semaines sur place sans se rendre fou.

Il est un peu gêné. Qu’importe, on ne va pas demander une réévaluation de nos droits maintenant. Concentrons-nous sur l’essentiel.

- Où est votre système d’appel d’urgence ? Vous avez tenté d’appeler les secours j’imagine ?

- J’ai bien essayé plusieurs fois, mais je ne comprends pas, ca ne répond plus. Pourtant, ce matin, nous avons pu contacter la base depuis la salle des communications. Ils m’ont dit qu’ils enverraient du monde et puis plus rien. Plus de nouvelles. Quand j’ai compris que les choses s’empiraient, je me suis réfugié ici, et depuis, c’est le silence radio. Peut-être que l’officier savait mieux s’y prendre que moi avec cet engin.

- Vous permettez que je tente ma chance ?

- Je vous en prie, jeune homme. Faites comme bon vous semble. Vous aurez peut-être plus de succès que moi.

Il m’indique le poste de travail où se trouvent divers instruments. Je commence par la radio, un modèle plutôt archaïque, mais qui a le mérite d’exister. Tout à l’air branché, un son d’époque se fait entendre dans les écouteurs. Plus qu’à se lancer.

- Heu… Allô ? Est-ce que quelqu’un m’entend ?

Vu la façon dont me regarde le vieil homme, je n’ai pas dû être particulièrement convaincant. Qu’importe. S’il y a quelqu’un à l’autre bout du fil, il devrait bien répondre. J’attends un peu.

Mouais. De la friture, rien que de la friture sur la ligne. Je retourne un peu le matériel pour vérifier le câblage, je débranche et rebranche tout ce qui s’y trouve. Ca leur donne l’impression que je m’y connais. A la vérité, je vois bien que tout est en ordre. Tripatouiller les fils n’y changera rien. Allez, je lance un nouvel appel.

- Allô, allô. Ici la plate-forme Elgin, est-ce que vous m’entendez ? Je répète, ici la plate-forme Elgin, nous avons besoin de secours, m’entendez-vous ?

Aucune réponse. Pourtant je pense avoir été convaincant cette fois-ci, non ? C’est étrange car au bruit de la friture dans le casque, je peux affirmer sans aucun doute que la ligne est ouverte. Pour simplifier, quelqu’un a bien décroché de l’autre côté de la ligne, mais personne ne répond, un peu comme s’il avait oublié de raccrocher. Quoiqu’il en soit, je ne vais pas passer mon après-midi assis ici, casque sur la tête, à attendre qu’x ou y se décide à répondre. Un rapide coup d’œil sur le contenu de la pièce me permet de dénicher deux enceintes, qui, en remplacement des écouteurs, nous permettront d’entendre si ça se réveille à l’autre bout du fil.

Je m’exécute rapidement, rien de bien compliqué dans l’opération.

- Ecoutez capitaine, si quelqu’un se manifeste, nous serons sûrs de l’entendre de cette façon.

- Bien, c’est une idée intéressante.

Intéressante, même si cette idée rend l’atmosphère un peu lourde et pesante. Car ce n’est pas tant la friture ambiante qui nous stresse que le fait d’espérer qu’à n’importe quel instant, quelqu’un peut répondre.

En attendant, je cherche d’autres moyens de communications. Téléphone portable hors service, radio muette,  nous ne sommes pas aidés. Par contre, sur le bureau, un ordinateur portable.

- Il fonctionne ? Vous avez accès à internet sur ce poste ?

- Oui, bien sûr. Enfin non, pas vraiment. Oui, il fonctionne, mais non, il ne donne pas vraiment accès à internet. On n’a juste accès au réseau interne de la plate-forme depuis ce poste.

- Mais alors comment faites-vous pour vos mails ? Je veux, dire, comment communiquez-vous avec l’extérieur ? Les ordinateurs de la base ont quasiment tous accès au réseau externe grâce aux serveurs de la salle de communication. C’est juste que la navigation sur internet est bloquée. Certainement pour des raisons de productivité… Laissez-moi regarder. Voilà, ce n’est pas bien dur. Il me faut juste le mot de passe administrateur du réseau et ce sera bon. Vous le connaissez ?

- Ca ne me dit rien. J’ai mon propre mot de passe si cela peut vous aider ?

- Allez-y, sait-on jamais, ça pourrait fonctionner.

Ou pas. Evidemment, le mot de passe n’est pas valide. Satanés administrateurs réseaux. A quoi servent-ils ? Ils bloquent tout, configure tous les pare-feu possibles et imaginables et ne sont jamais disponibles quand on a  besoin d’eux.

- Eh bien il va falloir trouver autre chose.

Je fais le tour de l’appartement. Il est bien équipé. Il y a tout ce qu’il faut pour survivre quelques jours, une cuisine pleine de provisions, des bouteilles d’eau potable, un lit confortable, et même des toilettes privées. Que demande le peuple ? C’est le luxe ici.

- Je vous offre quelque chose à boire ? Votre ami n’a pas l’air bien vous savez. Peut-être qu’un peu d’eau fraiche vous ferait du bien à tous les deux.

Il me tend un verre d’eau, ayant déjà servi Yvan. J’avoue que j’ai une soif d’enfer. Toutes ces émotions m’ont exténué, et j’ai la gorge sèche. Je m’apprête à boire lorsque j’aperçois un petit précipité au fond du verre. Oh, le salaud ! Je reconnais très bien cet aspect, je prends des somnifères moi aussi. Mais pourquoi veut-il nous faire ça ? Enfin, il me semble qu’à trois nous avons plus de chance de nous en sortir que seul ? Veut-il juste se préserver d’une quelconque agression de notre part ? Ou peut-être ne veut-il pas partager ses vivres et rations. Après tout, seul, il peut tenir longtemps ici, en attendant les secours. Je m’apprête à prévenir Yvan, resté à côté de la porte, de ne pas boire cette eau, mais il est trop tard. Il a vidé son verre. Il ne se sent pas bien. Je ne sais pas quand le somnifère fera effet sur lui. C’est un grand gaillard, il sera affecté mais moins vite que moi, pour sûr. Boum ! Il tombe à terre.

- Yvan ! Ca va ? Répond moi !

- Je ne sais pas ce qu’a votre ami, mais il n’avait pas l’air bien depuis quelques temps déjà.

- Oh, arrêtez votre cinéma ! Vous croyez que je n’ai pas vu le somnifère dans le verre ? Qu’est ce qui vous prend ? Pourquoi faites-vous ça ?

- Mais pour une raison très simple jeune homme. Je ne tiens pas à partager mes vivres avec qui que ce soit. Ce sont mes vivres, à moi, prévues pour la survie du capitaine et non de ses subordonnés.

- Quel égoïsme, vous me répugnez ! Vous ne valez pas mieux que ces monstres ! Vous…

Un énorme grognement, rauque, glauque s’est mis à résonner dans toute la pièce à travers les enceintes. Il y a quelqu’un au bout du fil, et ce n’est clairement pas celui que l’on attendait. Nous sommes figés, nous ne parlons plus. Il me fixe, j’en fais tout autant. Je reprends ma phrase.

- Vous…

Second grognement, mais qui ne vient pas des enceintes cette fois-ci. Derrière lui, une masse sombre s’abat sur son épaule et lui mord le cou.

- … allez rejoindre les monstres.

Yvan n’a pas tenu plus longtemps. Est-ce l’effet du somnifère ? Etait-ce inéluctablement son heure ? Qu’importe. Il est en train de dévorer ce vieux salopard. Il n’a que ce qu’il mérite. Mais quand Yvan en aura fini avec lui, il me sautera dessus à mon tour. Vite, le couteau. J’attends encore quelques instants. Les deux hommes tombent à terre, le vieux s’effondrant sous le poids d’Yvan. Une fois au sol, c’est plus facile. Je passe dans le dos de mon compère alors qu’il continue de dévorer le capitaine. Et je plante tranquillement ma lame, sans broncher, avec le sang froid d’un tueur à gage, dans le crâne d’Yvan. Comme à chaque fois, le mort-vif s’arrête aussitôt, tel un pantin que l’on arrêterait de manipuler. Le vieil homme est lui couché au sol, pris de spasmes, se vidant de son sang. La blessure est importante. Yvan ne l’a pas loupé.

- Tu n’as eu que ce que tu méritais, vieille ordure.

Oui, la haine me rend vulgaire. La haine mais pas la colère. Je reste plutôt calme et contenu. Je ne m’affole pas. J’observe les corps des deux hommes, l’un définitivement éteint, et l’autre, à moitié mort, à moitié vif mais pas encore mort-vif. Il va bien finir par se transformer. Peut-être ne devrais-je prendre aucun risque et le finir de suite ? Mais comment s’y prendre ? Un coup de couteau dans la cervelle ? Peut-être se relèvera-t-il et il faudra que je recommence ? Peut-être devrais-je être plus radical. Si je lui coupais la tête ? Une fois décapité, il ne devrait plus se relever, non ?

- Eh bien c’est ce qu’on va voir vieille raclure. Mon couteau ferait l’affaire mais ton petit sabre le fera d’avantage. Sa lame est plus longue et plus aiguisée. Elle est idéale !

Je m’agenouille, place la lame sur son cou et… Vlan. Pour cette fois, point de pastèque. Par sécurité, je vais chercher un sac poubelle afin d’emballer la tête. Je ne tiens pas à ce que d’autres personnes ne voient ça. Je ne l’ai pas fait de gaieté et de cœur. Si je ne l’avais pas fini de la sorte, il se serait transformé et aurait cherché à me manger tôt ou tard.

Mais je ne peux m’empêcher de me poser la question. Ai-je tué un monstre ou un être humain à l’instant ? Etais-je en mon bon droit ? Et si oui, pourquoi ne l’ai pas fait avec Yvan ? Après tout, certains mériteraient-ils que j’attende le dernier moment par fraternité ou amitié, tandis que d’autres devraient être décapités au plus tôt pour éviter le pire, parce que je ne les porte pas dans mon cœur ? Honnêtement, qu’en ai-je à foutre ? Je suis seul maintenant, seul pour me sauver les miches de ce foutu merdier. Oui, j’ai prévenu, je suis vulgaire quand j’ai la haine. Et ces enceintes me gonflent ! Je me jette dessus et j’en arrache les fils. J’ai compris, il n’y a pas qu’ici que c’est la merde !

- Du calme Rodrick, du calme. Il est temps de reprendre tes esprits. Bois un coup, ça ira mieux.

Qu’il est triste de se parler à soi-même. En arriver là, c’est un peu le début de la folie, voir de la paranoïa, ou pire, de la mégalomanie. Revenons au fondamentaux.

- Qu’est ce qu’on a ? Un nouveau point de chute, avec vivres et suffisamment de confort pour attendre les secours.

Quels secours ? C’est bien là le problème. Il y a encore quelques minutes, je pensais que quelqu’un viendrait nous chercher. Mais, à l’autre bout du fil se trouvent des mort-vifs. Ils ne sont pas que sur cette plate-forme. Dois-je imaginer le pire ? Sont-ils de partout sur le continent ? Ou bien seul le port a subit des dommages ? Qu’est ce que j’en sais ? Et que faire ? J’ai besoin de faire le point.

Auteur

Michael Chevalier

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