Mort et Vif Papiers Projets — 30 juin 2013
Mort et Vif – Tome I – Interlude 1er

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Route d’Aberdeen, en direction du Sud, la veille.

- Putain quelle merde ! Ca, c’est bien une idée à la con de ta sœur, Madame « Je sais tout ». Elle nous fera chier jusqu’au bout celle-là. « Mais prenez vite la voiture, faut pas rester à la maison. Moi je vous le dis, s’ils disent de rester chez soi, c’est justement qu’il ne le faut pas ! ». Et qu’est-ce qu’on fait maintenant dans les embouteillages ? On est bien avancé. Elle en dit quoi ta pauvre tarée de sœur ? J’aimerais bien la voir là, à ouvrir sa grande gueule en permanence ! Tu verrais qu’elle trouverait encore le moyen de l’ouvrir, Madame « Je donne des leçons à tout le monde » ! Elle ne nous avait déjà pas assez emmerdés avec son Feng Shui… Elle n’est vraiment pas à une connerie prête, celle-là !

J’essaye de me calmer comme je peux, et autant dire que crier au sujet de ma belle-sœur est un sacré défouloir. Mais, malheureusement, aujourd’hui ça ne suffit pas.

- Et il va la fermer ce sale gosse ! Toujours à chialer comme une gamine. Tu n’en as pas marre de pleurnicher ? Tu crois peut-être qu’à ton âge, j’étais une fiotte comme toi ? Voilà, c’est donc ça, le gamin que tu as été capable de me donner ? Toujours à le couver et le protéger comme un bébé. Regarde la raclure que tu en as faite ! Tu ne peux pas le laisser grandir un peu ce morveux ? Chouette résultat. Tu es fière de toi j’espère ?

- Calme-toi, ca ne sert à rien de crier de la sorte, tu le fais pleurer davantage…

Elle a beau parler avec une voix douce et calme, ça ne me calme pas. Au contraire, ça m’exaspère.

- Tu as raison. Puisque ça ne change rien, je me casse. Je vais prendre l’air, voir ce qu’il se passe, ça me fera du bien. Et au moins, je n’entendrais plus ce sale mioche chialer. Je n’en peux plus d’entendre ses jérémiades. « Maman, maman, mamaaaannn… », toutes les deux minutes. Pauvre débile ce gamin ! Je veux plus l’entendre quand je reviendrai, débrouille-toi comme tu veux.

Je claque la porte violemment en sortant de la voiture. Je ne les supporte plus, ni le fils, ni la mère. J’en arrive même parfois à me demander si c’est vraiment mon gamin. Je me souviens qu’elle voyait ce type à l’époque. Un ancien copain de son frère, qui avait disparu de la circulation pendant de nombreuses années avant de refaire surface, du jour au lendemain. Il avait foutu un vrai merdier, ce type. Quand à ma femme, autant dire que ça l’avait clairement bouleversée de le revoir quinze ans plus tard, notamment car il avait ravivé de bien vilains souvenirs, la mort de son frère. Bah… N’y pensons plus. De toute façon, avec ce que je lui ai mis, il n’est pas prêt de revenir ce bourreau des cœurs. Fantôme il était, fantôme il restera.

Mais revenons à nos priorités. Ca fait une éternité qu’on est enfermé dans la bagnole. Ca n’avance pas d’un poil de cul. J’aimerais bien savoir ce qu’il se passe là-bas devant. Et le meilleur moyen de le savoir, c’est encore d’aller voir par soi-même.

Je commence à remonter les files de voitures. Les gens sont pour la plupart restés confinés à l’intérieur. Il faut dire que la météo ne donne pas envie de sortir. En pleine nuit, à cette époque de l’année, autant admettre qu’il fait frisquet. Et moi qui sors à moitié à poil, quel abruti je peux bien faire. Ce n’est pas ce simple T-shirt qui va me tenir chaud. J’aurais dû prendre mon blouson. Qu’importe, je n’ai pas le courage, ni l’envie, de retourner à la voiture.

Je continue donc mon bonhomme de chemin, en remontant les voies, à la recherche du moindre indice. Les voitures sont toutes stoppées moteur à l’arrêt. Un peu plus loin, l’une d’entre elle me fait de l’œil. Il faut dire qu’elle a un énorme spoiler. Exactement celui que je voulais mettre sur l’Opel. Ou devrais-je dire l’anti-PEL comme ma femme l’appelle. Quelle conne ! Toujours à me faire chier à ce sujet. Comme si elle ne savait pas à quel point ma voiture compte pour moi. Quand on s’est connu, je roulais en Golf. Ca a été mon premier tuning… et ce n’était pas totalement une réussite en toute honnêteté. C’est que ça coute cher de bien monter une caisse ! Et à l’époque, je n’avais un rond. Je ne travaillais pas encore, et les cours m’endormaient. Ils ne m’intéressaient pas du tout. Après, je suis rentré à la Cogitec, et mes premières payes m’ont permis d’acheter l’Opel. Cette voiture est faite pour le tuning, c’est certain. Elle me plait ! Mais elle plait moins à madame ! Elle passe son temps à me reprocher d’y dépenser tout mon argent. « L’argent que tu mets dans cette voiture ne risque pas de remplir le PEL du petit ! », me reproche-t-elle à longueur de temps. Bah… Honnêtement, elle n’a pas totalement tord. Mais que vais-je faire si je ne peux assouvir ma passion ? Me faire chier devant la télé à regarder la Star-Ac ou des conneries du même genre du matin jusqu’au soir ? Non merci. Je préfère faire péter la sono de l’auto deux ou trois coups en bas de l’immeuble. Au moins, ça réveille les voisins. Et ça réveille surtout LE voisin. Ce vieux charognard, il est jaloux comme un pou. Toujours à espionner à travers les rideaux de sa cuisine. C’est sûr que ce n’est pas avec son Alfa toute pourrie qu’il pourra un jour rivaliser avec ma caisse.

- Jeune homme !

Quelqu’un me sort de mes pensées. Où ? Je zieute autour de moi. Ok, là-bas sur la droite, un homme se rapproche de moi, la cinquantaine, un peu bedonnant avec une énorme écharpe aux motifs particulièrement ringards autour du cou. Vu sa trogne de retraité bon-vivant, sous son képi, je parie qu’il est chauve.

- Jeune homme, dites-moi, vous savez ce qu’il se passe ?

- Non, justement, c’est bien pour ca que je suis sorti prendre l’air. Ce n’est certainement pas pour le soleil.

- Oui. Héhé. Je comprends. Je me suis promené dans cette direction, mais j’ai bien peur qu’il faille aller beaucoup plus loin car je n’y ai rien trouvé de spécial, et le prochain péage est à au moins une bonne heure de marche. Autant dire qu’à mon âge et avec ce froid, je n’ai pas trop le courage de m’y rendre.

- Une heure de marche vous dites ? En courant, je devrais y être d’ici vingt minutes tout au plus. Restez dans le coin, je vous brieferai à mon retour.

- Très bien, c’est gentil à vous. Bon courage. Et… Vous ne voulez pas de mon écharpe ? Vous savez, vous allez attraper froid de la sorte. Vous ne portez pas grand chose.  Enfin, moi je dis ca… je dis rien.

S’il n’a rien à dire, alors il n’a qu’à la fermer. Non mais il l’a vue son écharpe de pédale. Moi vivant, jamais je ne porterai une telle chose. Je n’ai certainement pas envie de ressembler à une vieille fiotte ! Franchement, j’hallucine. Elle s’est vue la feignasse ? Il ferait mieux de marcher jusqu’au péage, au moins ça lui ferait perdre son ventre. Mais bon, un sourire de faux-cul fera l’affaire.

- Non, c’est bon, merci à vous pour l’écharpe mais courir me réchauffera.

Je débute ma course, lentement mais surement. Je ne tiens pas à attraper un point de côté.

Dans l’obscurité, toutes les voitures se suivent et se ressemblent. D’habitude, je prends plaisir à les observer, à débusquer les plus belles, les plus stylées, les plus sportives, les plus « kitées ». Mais pour l’instant, je suis concentré sur ma course. Ca me rappelle les entrainements au foot. C’était il n’y a pas si longtemps encore. On commençait toujours par faire des tours de terrain pour s’échauffer. Ca me saoulait… Mais aujourd’hui, ça me fait du bien, même si l’air qui entre dans mes poumons est particulièrement frais, pour ne pas dire froid.

Cela fait quinze bonnes minutes que je cours et toujours rien de nouveau. Des voitures, encore et encore, des gens à l’intérieur, certains dormant, d’autres discutant, et toujours quelques personnes de ci de là, sortis pour en griller une. Ceux-là me regardent souvent avec un air surpris. Ils veulent certainement m’interpeller, mais je ne leur en laisse pas le temps. Je suis bien trop rapide pour eux. De toute façon, je n’ai rien à leur dire à ces bouffons. Ils n’ont qu’à aller voir par eux-mêmes, je ne suis pas le concierge.

Ma respiration est parfaitement régulière. Je suis bien concentré sur ma course. Je compte les mouvements d’inspiration et d’expiration. J’expire toujours en deux fois, ça donne plus de rythme. Un, j’inspire, deux et trois, je souffle. Un, j’inspire, deux et… Trois, je suis arrivé.

Les lumières des sirènes des véhicules de maintenance ne cessent de tourner au loin. Je commence également à percevoir ce qui ressemble à un attroupement. Il semblerait que je ne sois pas le seul à vouloir découvrir la raison de cet immense embouteillage. Qui nous bloque ici et pourquoi ?

Les derniers mètres. Le bruit de la foule se fait plus présent. Même si je ne parviens à discerner clairement le sujet de leur grognement, je peux dire qu’ils ne sont pas contents et que les esprits ont l’air de s’échauffer là-bas.

Encore quelques pas puis j’arrive au niveau des premières personnes, celles qui préfèrent rester en retrait de la multitude de gens qui se sont amassés devant le péage. Souvent les bras croisés pour se réchauffer, à essayer d’apercevoir l’un des leurs au milieu de la foule, ils ne me prêtent guère attention. Je tente ma chance avec la jeune femme devant moi. Elle a l’air plutôt sexy qui plus est, avec son petit haut moulant qui met bien en valeur sa paire de seins. Vu qu’elle est maquillée comme une voiture volée, elle est bonne, et elle le sait. Mon charme me permettra peut-être une discussion amicale. Après-tout, ne suis-je pas beau-gosse moi aussi ?

- Mademoiselle ? Excuse-moi… Tu sais ce qu’il se passe ?

- Ils ne veulent pas ouvrir le péage. Ce n’est pas plus compliqué que ca.

- Ah… Ok. Et c’est qui « ils » ?

- C’est l’armée et les autres. Je me demande bien ce qu’ils font ici. Non mais franchement, ils n’ont rien d’autre à faire ?

- L’armée ? L’armée ferme l’autoroute ? C’est louche, non ?

- C’est ce que je vous dis ! On se demande bien ce qu’ils foutent là.

- Merci, je vais aller voir ça de plus près et je te tiendrai au courant si j’en apprends davantage.

L’armée ? Je n’en reviens pas. Si l’armée s’en mêle, c’est qu’ils ne veulent vraiment pas qu’on bouge d’ici. J’avance de quelques pas, bien décidé à savoir pourquoi ils nous bloquent ici, mais la foule est très compacte, et il n’est pas vraiment possible de progresser. J’essaie de pousser les gens tant bien que mal, mais ils n’aiment pas ça. Je m’excuse. Un pardon de temps en temps fait l’affaire. Et je perçois le péage de plus près. Inutile de tenter d’avancer davantage, il y a bien trop de monde. Qui plus est, il est impossible de parler avec qui que ce soit. Les gens crient, hurlent, poussent, essayent de rester avec les leurs… C’est un merdier monstre ici. Il y en a même un à moitié vautré par terre en train de s’étouffer, ou je ne sais quoi. En tout cas, vu la façon dont il gémit, celui-là ne va très bien. D’ailleurs, il n’a pas l’air seul à se morfondre au sol. Mais je ne vois pas très bien, c’est pénible. Trop de gens, ça m’énerve ! Je regarde à nouveau devant moi en direction du péage. L’armée n’est pas venue seule à priori. Il y a tout un tas d’ambulances et de véhicules de pompier. Je tente d’observer. On dirait qu’ils sortent les gens un à un de la foule et qu’ils les emmènent un peu plus loin. Mais alors ces pauvres types ne sont pas près de retourner dans leur voiture ? Et l’embouteillage n’est pas près de disparaitre non plus !

Un soldat semble monter sur l’une des cabines du péage. Il tient un haut parleur.

- Inutile de pousser ! S’il vous plait, veuillez arrêter de pousser ! Tout le monde sera testé et traité, les uns après les autres. Restez en file et attendez votre tour.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? A cette vitesse et vu le nombre de gens sur la route, on va y passer trois jours. Hors de question que j’attende comme un mouton qu’on me « traite ». Je ne suis pas un clébard, moi. Bon, il est temps de filer. Je retourne à la voiture chercher  la famille et on rentre à pied.

Sans trainer je rebrousse chemin en m’extirpant tant bien que mal de la foule. Je tente de retrouver la jeune femme que j’avais laissée un peu plus tôt, mais elle n’est plus à sa place. Je scrute un peu tout autour de moi. La voilà, de dos, près d’une voiture à quelques pas de là. Je m’approche.

- Mademoiselle ?

Elle se retourne en sursaut.

- Ahh ! Vous m’avez fichu une de ces peurs !

- Je suis désolé mademoiselle. Je voulais juste te dire que je retourne à ma voiture. Si tu restes ici, tu en as pour un bail ! Les soldats nous font passer un à un au péage. Et on passe à pied, pas en voiture. Autant dire que tu peux abandonner ta bagnole ici dès à présent.

- C’est que je ne peux pas bouger. Mon copain est dans la voiture et il ne se sent pas très bien. Je ne sais plus quoi faire. J’ai tenté d’appeler à l’aide mais  personne ne répond à mes appels. Je commence à paniquer grave là…

C’est vrai qu’elle panique la miss. Elle est à deux doigts d’éclater en sanglots. Je ne sais pas trop quoi faire. C’est que je ne suis pas médecin, moi.

- Pousse-toi, et laisse-moi le regarder.

Je m’approche de la voiture, son mec semble endormi sur le siège conducteur à l’intérieur de l’auto. La buée s’est accumulée sur les vitres et il n’est pas aisé de discerner correctement le type à travers elles. J’ouvre la portière. Il ne bronche pas. Pas un geste. Par contre, une odeur écœurante m’a pris à la gorge dès les premiers instants. Une véritable infection.

- Pouhhhhhh… Eh, chef, tu vas bien ?

Pas de réponse. Je doute qu’un mec qui sent aussi mauvais puisse aller bien. Je m’accroupi pour l’observer d’un peu plus près. Il a abaissé le siège conducteur et s’est allongé autant que possible. Sa tête est basculée sur le côté, ses yeux semblent ouverts, mais il fait trop sombre pour que je puisse voir suffisamment. Je me décide à mettre un tour de clé pour allumer le plafonnier.

- Chef ? Tu m’entends ?

Alors, c’est indéniable, je ne suis pas médecin. Mais vu la couleur du mec, vu l’état de sa peau, toute flétrie et marronnasse, et vu son odeur, on dirait bien que ce type est mort. Quel merdier ! Qu’est-ce qui a bien pu lui arriver ? Et comment je vais pouvoir le dire à sa copine, moi ? Pouah. Je n’avais pas besoin de ça. Bon, inutile de rester avec lui, il sent bien trop mauvais.

Je ressors de la voiture et referme la portière pour que sa copine ne le voit pas de trop près. Après tout, voir un macchabée n’a rien de réjouissant.

- Alors, comment va-t-il ?

- Ecoute miss, je ne sais pas trop… Tu sais je ne suis pas toubib moi. Mais bon… C’est que… Enfin… Tu sais qu’il n’est pas en très grande forme ton copain ?

- Oui, je sais, je sais bien. Vas-y, accouche. Comment il est ? Ca s’est empiré ?

- Empiré ? Je ne sais pas trop ? Il était comment tout à l’heure ?

- Il m’a dit qu’il ne se sentait pas bien. Qu’il allait s’allonger et se reposer un peu et qu’après il irait mieux. Il avait une plaie au bras depuis ce matin et il avait peur que ce se soit infecté. Il m’a dit que c’était certainement ça, mais que ce n’était pas bien grave. Après tout, une plaie, ce n’est rien de plus qu’une grosse égratignure.

- Bon écoute, je ne vais pas te mentir… Je ne suis pas docteur, mais ton mec m’a tout l’air d’avoir clapsé.

- Tu veux dire mort ? Non mais tu t’es drogué ou quoi ? Tu n’es vraiment pas docteur pour dire des conneries pareilles. On ne meurt d’une égratignure ! T’es vraiment trop con.

En colère, elle tente de se rapprocher de la portière comme si elle voulait vérifier par elle-même. Je l’attrape alors par le bras.

- Ecoute-moi ! Je te dis que ton mec est mort ! Tu veux vraiment voir ça ? Tu es sûr que tu veux le voir en macchabée ? Réfléchi bien !

Elle dégage son bras violemment, je me décale alors. Je fais deux pas en arrière pendant qu’elle agrippe la portière. Ses yeux hésitent à pleurer. Elle ne pourra pas retenir ses larmes très longtemps. Quand elle l’aura vu, ses nerfs lâcheront et ses larmes avec. Elle soulève la poignée de la portière puis rentre la tête pour observer son copain. Je n’ai plus rien à faire ici. Je pars.

- Ahhhhhhhhhhhhhh !

Tiens, elle crie. Surprenant ? Je lui avais bien dit de ne pas regarder. Pourquoi les gens n’écoutent jamais ce qu’on leur dit ?

- A l’aide !

Et elle continue de crier. Mais son mec est mort, on ne peut plus rien faire. C’est dingue qu’elle ne veuille comprendre.

- Ahhh ! Tu me fais mal !

Plus je m’éloigne, moins je l’entends. Je veux bien croire que ce soit douloureux de perdre son chéri. Pauvre fille. Elle était sympa en plus d’être sexy. Bah… Elle trouvera facilement un autre jules, je ne m’en fais pas pour elle.

- Ahhhhhhhhhhh !

Mais c’est de pire en pire ! Elle va gueuler encore longtemps ? Et oui, il est mort, c’est comme ça, la dure loi de la jungle ma belle.

- Arrrrrggggggggggggg !

Mais elle se fait bouffer ou quoi ? On n’a pas idée de crier de la sorte. Allez, je reprends mon souffle. Un, j’inspire, deux et trois, j’expire. Un, j’inspire, deux et trois, j’expire.

Je ne sais plus vraiment depuis combien de temps je cours, mais j’ai du mal à reconnaitre les lieux. J’en arrive à me demander si je n’ai pas dépassé ma voiture ? Je ne pense pas, je n’ai pas revu le vieux à l’écharpe, ni le spoiler. Et bien justement, quand on parle du loup, il pointe le bout de sa queue.

- Alors ? Vous avez des nouvelles pour moi ?

- Inutile de rester ici. Le péage est bouclé par l’armée, il ne laisse passer aucune voiture. Seuls les gens passent les uns après les autres. Je ne sais pas trop ce qu’ils veulent nous faire. Ils disent qu’ils font ça pour nous traiter… Mouais.

- Qu’est-ce que vous allez faire ?

- Très honnêtement, je prends ma femme et mon gosse et je dégage. On va redescendre la route et on rentre à la maison à pied. Rien à caguer de passer la nuit ici.

- Oui, je vois. Le problème pour moi, c’est que je ne suis pas d’ici. Ma maison est de l’autre côté du péage. Peut-être devrais-je m’y rendre à pied ?

- Ben, c’est par là. Vous ne pouvez pas le louper. En marchant tranquillement, vous y serez dans une petite heure. De toute façon, inutile de vous presser, vu la queue qu’il y a au péage. Bon, j’y vais. Je ne peux pas trop trainer.

- Oui, oui, ne trainez pas ici. Merci jeune homme.

Qu’est ce que j’en ai à foutre de sa vie ? Si j’étais resté, ce type aurait commencé à me raconter sa vie en long, en large et en travers. Je n’ai rien à dire à un vieux. Il n’a qu’à parler à son écharpe !

Bon allez, il faut que je me prépare mentalement à retrouver les deux chialeuses. Je promets de rester calme cette fois-ci. Si je m’énerve, ça va partir en vrille encore une fois. Là, il faut que ça se passe bien, que le gosse marche, hors de question que je le porte, mais surtout, il faut que la mère accepte l’idée que l’on rentre à pied. Bref, ce n’est pas gagné.

Ca y est, le spoiler est juste là. Terrible ce spoiler. Ce n’est pas pour rien que je voulais l’acheter. Bon ma voiture ne doit plus être très loin. Regardons… Ok, j’’y suis.

Je passe devant la voiture et fais un signe à ma femme puis j’ouvre la portière de son côté.

- Chérie, on déguerpi. Prends ton sac et un minimum d’affaires dans le coffre. On rentre à la maison.

- Comment ça « on rentre à la maison » ? Et comment rentre-t-on d’ailleurs ?

- Ne discute pas s’il te plait. On n’avancera pas, la route est fermée au niveau du péage. Alors prend quelques affaires et prépare toi à partir.

- Mais le petit vient tout juste de s’endormir. Et il fait un froid de canard à cette heure-ci. Tu crois vraiment que c’est une bonne idée ?

- Ecoute, que l’on parte maintenant ou dans une heure, de toute façon, la voiture n’avancera plus. Je ne tiens pas à passer la nuit ici. Quitte à partir à pied, autant le faire de suite. Je prends quelques affaires dans le coffre, ca laisse encore dix minutes au gamin pour dormir. Mais ensuite, on bouge d’ici.

- Tu me fatigues à tout le temps t’affoler. Tu ne peux pas te calmer un peu ? Te poser une heure ou deux le temps que le petit se réveille ? Ensuite, on pourra partir plus sereinement. Tu sais très bien qu’il pleure quand il est fatigué. Tu veux vraiment l’entendre pleurer ? On est vraiment à deux heures près ?

- Il faut toujours que tu discutes mes décisions. Ca me saoule. Pouh… Comme tu veux. Laisse-le dormir encore une heure. Mais pas deux ! Pendant ce temps je prépare nos affaires.

- Arrrrrrrr !

On a crié un peu plus loin, derrière nous.

- Qu’est ce qu’il se passe ? Encore une meuf qui a découvert son mec mort au volant ?

- Qu’est ce que tu racontes ? C’est quoi cette histoire d’homme mort au volant ?

- Rien. Je te raconterai plus tard. Je vais aller voir de plus près, ça va m’occuper pendant une heure.

Je le savais bien qu’elle ne serait pas d’accord. L’inverse aurait été surprenant. Au moins, elle a accepté l’idée de partir à pied, c’est déjà ça de pris. Bon… Ces cris… Ils venaient de cette direction me semble-t-il, et ce n’était pas si loin.

J’avance tout en essayant de discerner dans le noir un éventuel indice. Il doit bien y avoir quelque chose qui justifie de tels cris, non ? Honnêtement, vu la situation, je ne saurai pas surpris que quelqu’un en profite pour voler dans les caisses à l’arrêt. Les gens dorment, ils ne font pas gaffe, ils n’ont pas condamné les portières de l’intérieur et hop, il n’y a pas pire situatioin pour
se faire voler. Je suis sûr que c’est un truc du genre. Ou un détraqué qui en profite pour essayer d’abuser d’une fille… ou d’un mec ! Quand on est détraqué, on n’a pas de limite dans la connerie. Ou alors, un détraqué tellement con qu’il essaierait de chourer une caisse ! Tiens, un car-jacking en pleine embouteillage. Non mais je te jure, les gens sont tellement débiles, que c’est tout à fait possible.

- Arrrrrr ! Aidez-moi !

Pris dans mes pensées, je ne l’avais pas vu arriver celle là. Elle a surgi de nulle part. Ou plutôt, elle a surgi du noir.

- Et bien madame, qu’est ce qu’il vous arrive ?

- Il y a un homme complètement enragé qui essaye de manger les gens. Il en a mordu plein. Même moi, il m’a attrapé au bras et m’a arraché un morceau de peau.

Elle est complètement affolée, aussi bien ensanglantée qu’en sanglot.

- Du calme, madame. Essayez de vous calmer et dites moi où cela s’est passé. Je vais m’en occuper de ce type, moi ! Croyez-moi, il arrêtera d’emmerder les gens.

- Par là, c’est là bas… Tout près.

Elle tend son bras tremblotant. De toute façon, il n’y a pas cinquante chemins possibles. Je reprends mon chemin au trot. Je suis aux aguets, à la recherche d’un détraqué affamé, et j’ai bien envie d’en découdre. Ca me passera mes nerfs, tiens !

Je regarde, à gauche et à droite, un peu partout. Des gens courent à ma rencontre, juste devant. Un petit groupe de cinq ou six personnes qui crient tous en chœur. Je vais pouvoir les interroger, leur demander s’ils ont vu le débile.

- Vous l’avez…

- Ne rester pas là, ils sont devenus fous ! Partez !

Qui ? Quoi ? Je ne comprends rien. Je cherche un détraqué. Je ne suis pas un lâche. Ils pensent vraiment que je suis du genre à me défiler ? Je ne suis pas un tocard, moi. Vu l’affolement général, Je dirai que je me rapproche.

- Ahhh !

Qu’est-ce que je disais… Les cris me servent de repères. Si ça crie, c’est que le détraqué n’est pas loin. Et justement, un type est en train d’agresser quelqu’un contre une voiture, juste là, à moins de dix pas. L’obscurité m’empêche de voir exactement ce qu’il lui fait, mais vu les cris de la victime, ça ne doit pas être des bisous. Encore que, j’ai bien l’impression qu’il le sert contre lui. Etrange.

Je ne perds plus une seconde et me jette sur l’agresseur. Dans son dos, je l’attrape par le col et le jette à la renverse entre les voitures. Une énorme gerbe de sang m’éclabousse alors. Et ça, ça m’agace.

- Pauvre débile, qu’est-ce que tu fous ? Non mais ça ne va pas bien dans ta tête !

Il est là par terre entre les voitures mais ni ne répond, ni ne bouge. Je pense alors à la victime. Elle est tombée au sol en glissant le long de l’auto, prise de spasmes. Je m’accroupi pour l’observer d’un peu plus près.

- Eh, monsieur, comment ça va ?

Son cou pisse le sang, ses yeux sont révulsés et il ne cesse de trembler à la façon d’un épileptique. Je commence à paniquer. Je n’ai aucune idée de ce que je dois faire. Ni même de ce que je peux faire.

- Ahhhh ! Putain !

Là, c’est moi qui crie. Un truc vient de m’agripper et de me mordre à l’épaule. Le détraqué ! Ca, ça me saoule ! Je me redresse énergiquement et le repousse du coude dans le même mouvement.

- Mais putain de taré ! Ca ne tourne pas rond dans ta tête ! Et bien je vais m’en occuper de ta tête, moi.

Là, il m’a vraiment énervé. Et quand je suis énervé, j’ai du mal à me contenir. C’est dans ma nature, je suis un impulsif. Je n’arrive pas à retenir mes émotions dans ces moments là. Ma mère me disait tout le temps « quand la moutarde te monte au nez, il vaut mieux que tu ailles te calmer dans ta chambre. ». Mais là, il n’y a pas de chambre pour me calmer et je me sens l’âme d’un justicier. Un justicier particulièrement en colère.

Je me jette sur le détraqué au sol et le roue de coups de poings au visage. Je ne le vois pas clairement à cause de l’obscurité ambiante. Je peux juste dire qu’il a une sale gueule et que chaque coup dans sa face me libère de ma colère.

- T’es vraiment qu’un pauvre débile ! Et les tarés dans ton genre devraient être abattus ! Une bonne balle dans la tête ! C’est tout ce que tu mérites ! Coup de malchance pour toi, je n’ai pas d’arme à feu, juste mes poings à te coller dans le groin !

Je ne sais pas depuis combien de temps je le frappe mais je fini par m’arrêter de fatigue. Je l’ai frappé si fort et si longtemps que j’en ai des crampes au bras droit. Je n’ai d’ailleurs pas que des crampes au bras, j’ai aussi le poing recouvert de sang et de morceaux de chairs.

Je reprends ma respiration. Un, j’inspire, deux, j’expire. Un, j’inspire, deux, j’expire. Un, j’inspire, deux… je distingue dorénavant sa tête sur le bitume. Ou du moins ce qu’il en reste. C’est une véritable boucherie. Je n’arrive pas à reconnaitre un visage là dedans. Une bouillie de peau, de sang et d’os, ce n’est rien d’autre. Je ne respire plus, je n’expire plus. Je ne peux plus car je viens de prendre conscience que j’ai tué un homme.

Le temps s’est arrêté. Je n’arrive plus à penser à autre chose. Je suis là, assis sur un cadavre. Que va-t-il se passer maintenant ? Je n’avais prévu de passer ma vie en prison. Et ma femme ? Et le petit ? Que vont-ils faire quand je serai en taule ? Je dirai aux flics que ce mec a tué un autre type, qu’il m’a agressé et que c’était de la légitime défense. Voilà, c’est ça, de la légitime défense ! Ils ne pourront pas m’envoyer en prison pour ça. J’ai tenté de sauver quelqu’un après tout. Ca compte, non ? Mais je suis trop con. Il faut que je me reprenne. Je suis vraiment trop con à me faire des films. Il n’y a pas un chat qui m’ait vu ! Ca ne risque pas, avec cette obscurité, là sur le bitume entre deux voitures, qui peut bien m’avoir vu ? Il faut que je bouge rapidement et personne ne saura que j’ai tué le mongolien. Au pire, les gens seront peinés pour lui, au mieux, ils seront contents d’apprendre qu’il ne fera plus de mal à personne.

Je me redresse d’un mouvement déterminé. Je scrute autour de moi. Personne à première vue. Je retire mon T-shirt et m’en sers pour essuyer le sang de mon poing. Mon épaule me fait mal. C’est que ce pauvre taré m’a salement mordu. Je retourne à la voiture à toute vitesse en évitant de passer devant les feux de certaines autos encore allumés… et je ne suis pas le seul à courir. Un autre gugusse court dans la pénombre… et se jette sur un pauvre gars qui fumait une clope. Je ne vais pas passer ma soirée à sauver des gens. Qu’ils se démerdent un peu tous seuls. Un meurtre, c’est bien suffisant. Ma voiture, là, devant moi. Je sprinte. J’ouvre la porte côté conducteur.

- Chérie, on se casse ! Chérie ?

Elle n’est plus là, et le petit non plus. Je regarde à l’extérieur et fais le tour de la voiture.

- Chérie ? Chééééériiiiie ? Où es-tu ?

Quelqu’un arrive en courant.

- Restez pas là, dégagez, ou vous allez vous faire bouffer !

Encore quelqu’un de complètement paniqué. Je n’y comprends plus rien. Mais j’en ai vu un tenter de manger quelqu’un. Je l’ai même tué pour ça. Alors je sais que ce type dit vrai. Je prends sa direction et le suit à travers les voitures.

- Chéri !

C’est elle ! J’ai reconnu sa voix. C’est bien ma femme.

- Chérie, où es-tu ?

- Juste là, derrière la caravane.

Je fais le tour de la caravane et les rejoins enfin, elle et mon fils.

- Mais pourquoi êtes-vous sortis de la voiture ? J’ai eu les boules de vous avoir perdus.

- Ne crie pas s’il te plait. Ce couple est venu nous avertir qu’un homme dangereux trainait dans les parages et qu’il valait mieux ne pas rester seuls.

Effectivement, deux vieillards sont assis dans la caravane. Ils me regardent d’une façon un peu louche, mais je me dois de les remercier pour avoir prévenu ma famille.

- Merci à vous. Merci bien.

- Ce n’est rien jeune homme. Quand on a vu tout le monde partir, les voitures se vider et votre femme rester toute seule avec le petit, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose pour eux. Mais vous pouvez entrer si vous le souhaitez. Ca serait même plus sûr. S’il y a vraiment un homme dangereux qui traine par ici, autant ne pas rester dehors.

- Ecoutez, c’est très gentil à vous mais on ne peut pas rester là. Chérie, prend le petit, on dégage. On rentre à la maison.

Elle ne dit rien. Je sens qu’elle ne sait plus quoi penser.

- Merci bien pour tout ce que vous avez fait, mais il est temps pour nous de partir. Plus aucune voiture ne sortira de cette autoroute, le péage est condamné. Alors nous, on se casse. Je retourne à la voiture chercher mes affaires puis je reviens vous prendre. Tiens toi prête, avec le gamin.

Je dois récupérer mes papiers et les clés de la bagnole.  J’y tiens trop à cette voiture. Car si elle est bloquée ici pour l’instant, je ne l’abandonnerai pas pour autant. Dès que tout ceci sera fini, je reviendrai la chercher. Alors il me faut ces clefs si je ne veux pas me la faire tirer.

Je retourne discrètement à la voiture. Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte, mais des cris n’ont cessé de se faire entendre depuis plusieurs minutes déjà. Je ne sais pas complètement ce qu’il se passe, mais c’est très certainement lié à tous ces débiles. Je ramasse mon blouson qui contient les papiers de l’auto, je récupère rapidement les clefs puis condamne la voiture quand un son étrange m’interpelle. Des bruits de pas façon traine-savate derrière moi. Ca me rappelle ma belle-mère et ses tongs. C’est fou que l’on puisse penser à sa belle-mère dans de tels moments. Je les entends très distinctement, mais je doute que ce soit elle. Je me retourne rapidement et fais face à un homme à l’allure lancinante, les bras tendus en avant et grognant comme un chien malade.

Je ne suis pas médecin, ça non. Mais après avoir vu le macchabée dans la voiture de la miss tout à l’heure, je peux dire que cet homme lui ressemble terriblement. Et si l’autre était mort, alors celui-ci l’est tout autant. Ca oui, cet homme est mort, mais il est encore bien vif ! Et moi, je ne tiens pas à tuer à un mec à nouveau.

Je prends mes jambes à mon cou et me casse au plus vite. Je retourne à la caravane, y fais le tour pour rejoindre l’entrée latérale et… il y en a un juste là en train de gratter à la porte. Mais quelle bande de pervers, ce n’est pas possible d’être aussi débile ! Je me jette sur lui et le repousse violemment d’un coup de pied dans le flanc. Il est éjecté un peu plus loin et tombe comme une loque au sol.

- Ouvre-moi, chérie, c’est moi ! Ouvre !

Elle ouvre rapidement.

- On ne reste pas là, tu entends ! Je te le dis depuis trop longtemps, il faut partir ! Ca sent trop mauvais ici.

- Mais ils pensent qu’on serait plus en sécurité…

- Arrête de discuter ! Et vient ! Maintenant !

Elle m’énerve, et quand je m’énerve, je ne me contrôle plus.

- Non, je ne viens pas. Je ne cours pas avec un enfant de quatre ans à porter dans mes bras. Je reste ici ! Tu montes avec nous ? Sinon, tu sauras où nous trouver.

- Allez, c’est ça, comme toujours, le plaisir de me contredire ! Et bien reste ici avec le gosse puisque c’est ça que tu veux ! Mais ne m’appelle pas à l’aide sur mon portable quand tu seras dans la merde ! Tu n’auras qu’à appeler ta sœur, puisqu’elle sait toujours mieux que moi ce qu’il faut faire ! Tu veux n’en faire qu’à ta tête comme toujours ? Ok, très bien ! Moi, je me casse, je rentre à la maison.

Je claque la porte de la caravane. J’en ai ras la casquette ce soir. Tout le monde m’emmerde. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça ?

Bon allez, il faut partir, mais par où ? Et maintenant, le pauvre taré se relève. Je m’approche et lui remets un coup de pied dans la figure pour passer mes nerfs.

- Tiens pauvre débile. Celui là, c’est pour m’avoir pourri la soirée.

Je lui en remets un second alors que sa tête est au sol et celle-ci explose soudainement d’un coup sec, comme une citrouille qu’on aurait fait éclater.

- Et celui là c’est pour ton pote qui m’a mordu ! Vous me saoulez tous ce soir ! Allez vous faire foutre !

Focalisé à passer mes nerfs sur le mec au sol, je ne m’étais pas rendu compte que d’autres macchabées vivants nous avaient rejoint. Je ne peux plus rester là, il faut que je bouge d’ici, mais encerclé comme je suis, il n’y a pas cinquante possibilités.

L’échelle, la petite échelle qui permet de grimper sur le toit de la caravane ! Je l’attrape d’un geste sec et commence à y grimper mais l’un d’entre eux me choppe à la jambe et tente de me mordre de nouveau.

- Mais espèces de saloperies, vous n’allez pas me foutre la paix ?

Je me libère rapidement et monte à l’échelle aussi vite que prévu. Puis je me positionne prêt à frapper le premier qui tentera de monter. La bonne nouvelle, c’est qu’aucun d’entre eux n’y arrive. Ils sont vraiment complètement débiles. La mauvaise nouvelle, c’est que de là où je suis, je vois parfaitement la situation et il en arrive de tous les côtés. Nous sommes cernés !

- Chérie, tu m’entends ? Chérie ?

- Oui, je t’entends, où es-tu ? Sur le toit ?

- Oui, j’ai dû m’y réfugier, plus moyen de partir, il y a des mecs louches de partout autour de la caravane. Surtout, n’ouvrez pas la porte, ni les fenêtres ! Condamnez bien toutes les issues à clé et ne sortez pas !

- Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Il y a  un bruit étrange, comme s’ils grattaient à la porte. J’ai peur chéri. Et le petit n’arrête plus de pleurer.

Moi aussi j’ai peur. Moi aussi, je panique. La seule chose que je ne fais pas, c’est pleurer. Pour l’instant.

- Ecoute chérie. De là où je suis, je ne crains pas grand-chose, ils n’arrivent pas à monter à l’échelle. De votre côté, barricadez-vous et attendez mon signal. Je vous dirai quand vous pourrez sortir.

Je ne sais plus quoi faire. On peut rester ici à attendre des secours, c’est peut-être ce qu’il y a de plus sûr. Mais ce qui m’inquiète, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux à se rapprocher de la caravane. Comment va-t-on pouvoir partir avec tous ces types autour du véhicule ? C’est vraiment la merde.

- Chéri, ils sont en train de forcer la porte. Elle ne va pas tenir longtemps. Chéri ? Chééériiii !

- Je suis là, ne panique pas bébé. On va trouver une solution. Laisse-moi regarder.

Je me penche pour observer un peu la situation. C’est terrifiant. Tous les tarés sont entrain de gratter la petite porte d’entrée de la caravane. Cette porte est bien trop petite pour résister toute la nuit. Ils vont finir par l’enfoncer, les gonds ne tiendront pas à la pression de dix bonhomme la poussant. Mais elle devrait tenir encore un peu. Il faut que je leur trouve une solution. Si je pouvais, je descendrais bien me les faire un à un.

- Allez, bande de fiotte, venez me chercher ! Vous vous en prenez à des vieillards, une femme et un gosse. Vous êtes vraiement des tocards et les lâches ! Venez, je vous dis. Venez me chercher, je ne bouge pas, je vous attends !

Rien. Aucune réponse. Pas le moindre mot de leur part. Ils semblent exclusivement attirés par cette porte.

- Chérie, vous allez me rejoindre sur le toit puisqu’ils ne peuvent pas monter ici. Ecoute-moi bien. Trouve un objet suffisamment lourd pour casser le pare-brise avant. Puis une fois celui-ci démonté, tu grimpes avec le petit sur capot et tu me rejoins sur le toit. Je tendrai la main pour vous aider à grimper. Tu verras, rien de bien compliqué. C’est clair ?

- Mais on ne va pas leur casser leur caravane ?

- Arrête d’être conne pour une fois ! Ce n’est pas le moment de discuter. Fait vite ce que je te dis.

Le vieux semble davantage conscient du danger. Il me répond immédiatement.

- C’est bon, je vais faire sauter le pare-brise avant avec le petit extincteur. Ensuite, je vous passerai votre femme et le petit.

- Merci, mais faites vite !

Ils sont de plus en plus nombreux à s’entasser autour de la caravane. C’est vraiment impressionnant. Ca me rappelle le concert de Johnny mais en beaucoup moins cool. Moi aussi, je suis bien con tout de même.

Bam, bam ! Ca y’est, le vieux est en train de faire sauter le pare-brise, mais du coup, le bruit a attiré les débiles. Certains se sont regroupés devant le véhicule au niveau du capot. Et comme celui-ci n’est pas bien large, leur bras tendus arrivent quasiment au niveau du tableau de bord.

- Passez bien au milieu. Vous entendez. Passez au milieu, faites attention, sur les côtés, ils risquent de vous attraper.

- Je ne peux pas faire ça chéri ! Ils me font trop peur. Je ne peux pas.

- Dépêche-toi, attrape le gosse et rejoins-moi au plus vite ! La portière ne va pas tenir longtemps. Tu veux vraiment qu’ils te bouffent ? Non ? Alors grimpe !

- Je vais l’aider, ne vous en faites pas.

Ma femme et mon fils passent le haut du corps à travers le pare-brise avant. Jusque là, tout va bien. Je m’accroupi pour leur tendre la main. Jusque là, tout va bien. Le vieux la maintient au niveau du tableau de bord tandis qu’elle se relève avec le petit. Jusque là, tout va bien. Je lui tends la main en m’approchant au maximum du rebord du toit, et elle me l’agrippe de sa main gauche. Jusque là, tout va bien. Je commence à la tirer, à la soulever.

- Ahhhhh !

Jusque là, tout allait bien.

- Qu’est ce qu’il se passe chérie ?

- Ils m’ont attrapé la jambe et… Ahhhhh ! Ils me mordent chéri, ils me mordent !

J’essaie de la tirer, mais elle ne bouge pas. Je ne vois presque rien dans ma position.

- Je te tiens, chérie, je ne vais pas te laisser tomber.

- Ahhhhhhhhhhh !

Je l’ai laissée tomber. Je les ai laissés tomber. Je n’ai rien pu faire, sa main a glissé sous l’emprise des tarés qui la tirait au sol. Maintenant je vois. Je les vois parfaitement, ma femme et mon fils, mis au sol et en train de se faire dévorer. Je les vois et je ne peux rien faire. Je vais sauter. Je dois sauter. Je dois faire quelque chose. Mais mon corps ne répond plus. Mon regard est fixé sur cette horrible scène. La moutarde me monte tellement au nez. Dans ma chambre, je dois m’y rendre pour me calmer. C’est que je suis tellement fatigué. Et mon épaule me brule terriblement. J’ai mal.

Je me retourne machinalement, fais deux pas puis me couche sur le toit de la caravane.

- Je vais vous ruiner bandes de débiles. Vous entendez, je vais tous vous exterminer, les uns après les autres. Aucun d’entre vous ne repartira d’ici vivant. Et qu’importe les années de prison. Vous avez voulu bouffer ma famille ? C’est moi qui vais vous pourrir. Oh oui, croyez-moi, je vais bien vous pourrir. Mais là, je dois me reposer quelques minutes. Je suis claqué, vraiment claqué. Et en plus mon épaule me brule. Vous m’avez bien niqué ! Vous avez voulu me niquer ? Vous finirez comme votre copain, défoncé ! Je dois respirer. Un, j’inspire, deux, j’expire. Un, j’inspire, deux, j’expire. Un j’inspire, deux… J’ai faim. Qu’est ce que j’ai faim.

Auteur

Michael Chevalier

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4 Commentaires

  1. Super comme d’habitude!

  2. Vraiment super !

  3. Toujours aussi bon à lire et en version longue en prime… On si croirait vraiment sur cette autoroute !
    Que demander de plus ???
    Merci

  4. Toujours aussi bien !
    Pendant quelques instants, je me suis retrouvée dans la peau d’une espèce de gros beauf colérique, c’était impressionnant !
    Et j’aime toujours autant les petits jeux de mots du styles “aussi bien ensanglanté qu’en sanglot” ;) (au passage, je mettrais un “e” à “ensanglanté”…)
    Félicitations !

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