Mort et Vif Papiers Projets — 24 août 2014
Mort et Vif – Tome I – Interlude 2nd

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Aberdeen, quartier résidentiel ouest, 17 jours après le début de la contamination.

- Nous ne bougerons pas d’ici ! C’est clair, non ? Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? C’est trop difficile à saisir pour ta petite cervelle ? Allez, retourne dans ta chambre et ne t’approche plus de la porte d’entrée.

Quel con ce mec ! Ce n’est vraiment qu’un sale type. Je me demande bien ce que ma mère lui trouve. Et en plus, il empeste l’alcool du matin jusqu’au soir. Ces innombrables allers-retours entre le frigo de la cuisine et le canapé du salon où il s’avachi à longueur de journées ont quasiment marqué le sol. Il suffit de suivre l’usure du parquet pour comprendre que ce pauvre type n’a d’autre activité à la maison que celle de s’enfiler bières sur bières en regardant les matchs de football à la télé. Quel gros loser ce mec ! Ma mère aurait pu trouver mieux à la mort de Papa. Je ne comprendrais jamais pourquoi elle s’est ruée sur ce gars. Il parait que c’est la peur de vivre seule… Mais ne dit-on pas qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné ? Bah, après tout c’est son problème, c’est sa vie. Mais je suis sûre d’une chose, c’est de ne jamais me mettre avec un sale type de ce genre. Je ne referai pas l’erreur de Maman. Je me le promets. De toute façon, je n’ai pas le caractère adéquat. Je ne me rabaisse pas devant les gens que je n’aime pas. Et celui-là va en faire les frais :

- Je fais ce que je veux ! Ce n’est pas à toi de décider d’abord !

- Ce n’est pas MOI qui décide, pauvre idiote ! Ce sont eux. Tu ne les as pas entendus les messages à la télé ? C’est pourtant simple. Personne ne sort, on reste à la maison. Tu penses peut-être qu’ils nous confinent à l’intérieur pour le plaisir de nous emmerder ? Mais peut-être que mademoiselle n’a pas peur de choper la maladie ? Peut-être te crois-tu immunisée contre cette saloperie qui a déjà décimé la moitié du quartier ?

- La moitié… N’importe quoi !

- Eh bien tu iras dire ça à la voisine qui a embarqué toute sa famille à l’hôpital. D’ailleurs, on ne l’a toujours pas revue celle-là. Au moins, elle ne nous pourri plus les oreilles avec son piano à longueur de journée. Tu crois peut-être que…

Tûûûûûû ! Les militaires, les revoilà ! Je reconnais leur sirène parmi toutes. Vite, à la fenêtre. J’emboite le pas de mon beau-père, tout aussi curieux que moi. Nous nous ruons tous les deux sur la vitre du salon en tirant à peine les rideaux pour ne pas trop se faire voir, et nous observons, tels des oiseaux de mauvais augures.

- Tiens, regarde-les, « miss je veux sortir ». Tu sais que lorsqu’ils se déplacent, ce n’est jamais pour rien. L’un des voisins a surement chopé la chtouille.

Je dois bien reconnaitre qu’il a raison. C’est toujours le même refrain. Ils arrivent à trois ou quatre véhicules, dont une à deux ambulances, se posent devant le bâtiment, puis des soldats sortent en premier lieu, pointant leurs armes sur la façade de la maison. Le chef sort alors le haut-parleur et demande aux habitants de sortir en se tenant par la main. Mais cette fois-ci, ses appels restent vains. C’est la première fois que je vois ça. D’habitude, les gens sont sortis avant même que les militaires arrivent sur place car bien souvent, ce sont eux-mêmes qui les ont appelés. Mais sur ce coup là, rien. Ou plutôt, personne. Cette fois-ci, cela semble durer une éternité, et le haut-parleur gueule encore une fois :

- Famille Rockwell, ici les services sanitaires de l’armée venus à votre demande. Veuillez sortir tous ensemble du bâtiment. Vous serez alors pris en charge par une équipe médicale.

Toujours rien. Seuls les quelques grésillements du haut-parleur résonnent dans la rue car il semblerait que même elle se soit tue.

- Tu vois quelque chose Henry ?

- Hum… Je ne sais pas ce que font les Rockwell, mais ils n’ont pas l’air d’être pressés de sortir de chez eux. Ce n’est pas ton petit copain d’ailleurs, le fils Rockwell ?

- Je t’ai déjà dit cinquante fois qu’Edgar n’est pas mon petit copain. On habite la même rue, c’est pour ça qu’on rentre ensemble de l’école. C’est tout, rien de plus.

- Oui. C’est bien ce que je dis, c’est ton petit copain. Ne traine pas avec ce petit morveux, je ne veux plus te voir avec lui. Je l’ai surpris fumer des joins deux ou trois coups quand j’allais au…

- …bar ? Tu voulais très certainement dire au bar, non ? Quand tu allais au bar, dis-le.

- Quand j’allais au chantier, petite conne. Mais comment tu me parles ? Allez, dégage d’ici, sale môme. Pousse-toi de là je te dis, dégage ! Et retourne dans ta chambre avant que je t’en mette une !

- Arrête ! Tu me fais mal. Mais lâche-moi ! Maman ! Henry me fait mal !

- C’est ça, appelle ta mère. Va pleurnicher dans ses jupes encore une fois. Après tout, c’est tout ce que tu n’as jamais été capable de faire, pleurer dans les jupes de ta mère. Depuis tes trois ans, je t’entends chialer, caprices après caprices. Tu me fatigues sale gamine. Dégage d’ici !

Je remonte les escaliers qui mènent à ma chambre en bougonnant. Non pas que je me plaigne de douleur, mais je sens que je vais exploser d’exaspération. Je n’en peux plus de ce sale type. Je ne le supporte plus. Je ne souhaite qu’une seule chose, c’est que la maladie l’emporte. Qu’il crève contaminé comme une sale raclure. Que les militaires l’embarquent, qu’ils nous en débarrassent une bonne fois pour toute. On n’a pas besoin de lui pour survivre. On s’en sortira très bien toutes seules avec Maman.

- Qu’est ce qu’il se passe ma chérie ?

- Maman ! C’est Henry, il m’a encore frappée.

- Frappée ? Mais pourquoi ? Je t’ai demandée de ne pas le provoquer, ma chérie. Tu sais bien que tu l’irrites facilement. Que lui as-tu dit cette fois-ci ?

- Je n’ai rien dit… Et puis tu prends toujours sa défense de toute façon.

Je file à toute vitesse dans ma chambre. Ici, c’est mon repaire. Personne n’y viendra me faire suer au moins. J’entrouvre la fenêtre pour y faire rentrer un peu d’air frais. Pouf. J’en ai grand besoin. Ma fenêtre donne sur le jardin et mon regard ne peut éviter la tombe de Casper. Nous avons dû l‘enterrer la semaine dernière. Enfin, je dis nous, mais c’est Henry qui s’en est chargé. Et il a bien profité de mon absence pour le faire, car il savait bien que je ne l’aurais pas laissé toucher à mon chien aussi facilement. C’était le dernier jour de classe avant qu’ils ne ferment définitivement l’école. Ce jour là, je suis rentrée vers 17 heures, comme à l’accoutumée, mais j’ai été très surprise de ne pas voir Casper m’attendre sur le perron de la porte, comme il le faisait régulièrement. J’ai commencé par l’appeler, puis j’ai crié son nom, mais rien n’y fît. Casper ne reviendrait plus m’accueillir au retour de l’école, Henry l’avait enterré au fond du jardin. Maman m’a expliqué qu’il avait attrapé le virus. Cette fichue maladie incurable dont tout le monde parle. Ce jour là, je l’ai haïe, je les ai tous haïs, aussi bien cette satanée contamination pour m’avoir arraché Casper, que ma mère pour avoir laissé l’autre salopard l’enterrer sans que je n’ai le temps de lui dire au revoir. Il ne m’a même pas laissé l’occasion de le voir une dernière fois. J’imagine que Maman n’a pas essayé de négocier. L’autre a dit « on l’enterre », et elle a dû acquiescer sans lever le petit doigt. Tragique, pour ne pas dire pathétique.

Je l’adore ma mère, je l’aime vraiment de tout mon cœur. C’est pourquoi j’ai tant de peine à la voir ainsi, se rabaissant perpétuellement devant Henry. Pourtant, au début, lorsque j’étais plus petite, les choses ne se passaient pas si mal. Oh, non pas qu’ils ne se disputaient pas, mais relativement peu en toute honnêteté. Et Henry prenait bien soin de moi. Il m’emmenait souvent au parc et on s’amusait beaucoup à vrai dire. Et puis, il a eu cet accident… Enfin, ces accidents sur des chantiers et depuis, ses chevilles cassées lui ont fermé les portes de beaucoup de boulots. Avec sa carte de handicapé à 75%, plus personne ne veut plus de lui sur les chantiers. Certains diraient que c’est alors qu’il a commencé à boire, mais il n’en est rien. La vérité est tout autre et ces accidents sont loin d’être les fruits du hasard. Quand on est ivre à longueur de journée, travailler comme plombier-zingueur à installer des gouttières le long des toits est un exercice bien périlleux. Et arriva ce qui devait arriver ; Une chute, puis une seconde. Et à chaque fois le même schéma : alors que son corps bascule en avant et qu’il se prépare à retomber sur le dos, des fils d’étendage retiennent sa chute, le font rebondir et se réceptionner sur ses pieds. Bilan sans concession : double fracture des chevilles. On a bien cru qu’il ne marcherait plus qu’avec des béquilles, mais finalement, une opération plus tard et une tige en métal au travers de chacune d’entre elles l’ont remis sur pied. La première fois que ma mère m’a raconté ça, j’avais beaucoup de mal à la croire. Comment était-il possible de vivre avec des tiges en fer dans les pieds ? Et puis, quelques années plus tard, je les ai vues, ces tiges, ressortant de plusieurs centimètres vers l’extérieur de la cheville. Il faut dire qu’il devait se les faire retirer il y a déjà cinq ou six ans de ça, mais comme toujours avec lui, il n’est pas allé au bout du processus. Pourquoi ? L’alcool, bien évidemment. La bouteille rend les gens fainéants et leur enlève toute estime d’eux-mêmes. C’est dramatique. Comment peut-on accepter de vivre avec des morceaux de métal qui vous sortent des pieds ? Non mais, franchement, je me pose encore la question. N’importe quelle personne sensée se les aurait fais enlever le plus vite possible. Mais pas Henry. Non, pas lui. Il aura toujours préféré boire à se soigner. Qu’importe les situations, les instants et les urgences de la vie, la bouteille ne sera à jamais son unique guide. D’ailleurs, autant que je m’en souvienne, j’ai toujours vu des amoncellements de canettes de bière s’empiler devant la porte d’entrée. Il n’en perd pas une, car comme il aime à le dire : de quoi vivrait-il sans les consignes ? Non, mais quel gros loser. En arriver à récupérer l’argent des bouteilles consignées pour racheter de nouvelles bouteilles, voilà son unique objectif dans la vie. Il est pathétique ce pauvre Henry ! Et il me dégoute…

Bam, bam ! Bam ! La foudre vient de s’abattre dans la rue. Je suis sortie de mes pensées par ses grondements. Sauf que lorsque la foudre tombe, c’est par rares à-coups, et non pas en continue pendant plusieurs secondes. Un évènement complètement étranger à la foudre se déroule juste de l’autre coté de la maison et ma curiosité me demande d’aller y jeter un œil. Mais j’hésite à descendre les escaliers qui mènent à la salle à manger. Car si le vieil ivrogne me voit, il va encore péter un plomb. Je tenterais bien d’observer par la fenêtre de ma chambre, mais elle donne sur le jardin, soit du côté opposé à la rue. Non, d’ici je ne verrai rien, inutile d’insister. Tant pis, je me jette. Et qu’il gueule s’il le souhaite.

Alors que je redescends les marches grinçantes de l’escalier, je me rends compte que ma mère s’est également agglutinée à la fenêtre. C’est louche. D’habitude, elle n’aime pas trop ce genre de voyeurisme. Elle nous dit tout le temps que regarder la misère des autres, c’est s’en abreuver. Alors autant dire que si elle observe à son tour, c’est que la situation est bien plus grave qu’un éclair s’abattant sur la voix publique.

- Que se passe-t-il Maman ? J’ai entendu comme…

- C’est horrible ma chérie. Les militaires ont tiré chez les Rockwell ! Je ne comprends pas pourquoi. Que peut-il bien…

Toc, toc, toc ! Qu’est ce que c’est que ce bruit encore. Ca semble venir côté jardin. Toc, toc !

- Tu entends, Maman ? On dirait que quelqu’un tape à la porte de derrière.

Je me précipite pour aller ouvrir, comme à l’accoutumée, mais à peine ai-je ouvert la porte, qu’une personne se jette sur moi.

- Oh mon dieu ! Merci de m’avoir ouvert.

- Madame Guili ? Mais que faites-vous là ? Maman ! C’est madame Guili !

- Oui, je vois bien ma chérie. Fait la entrer, voyons. Rachel, venez vous installer dans le salon. Je vous en prie, par ici.

- Mon mari est devenu fou, Suzanne ! Vous m’entendez ? Il est complètement déboulonné !

La mère Guili est totalement bouleversée. Elle ne va pas bien du tout. Elle hésite entre sangloter, pleurer et trembler à la fois, et ses mains sont effroyablement gelées.

- Comment ça, fou ? Expliquez-moi Rachel.

- Il ne se sentait pas très bien ces derniers jours. Nous l’avions installé dans son lit, mais il disait que c’était trois fois rien et qu’il s’en remettrait rapidement. Comme il dit toujours… Il pensait qu’une aspirine ferait l’affaire. Mais tout à l’heure… Je suis allée le voir et… il m’a sauté dessus pour me mordre ! Il m’a mordu le bras ! Vous m’entendez ? Il n’a plus toute sa tête vous savez. J’ai essayé… Oh oui, j’ai essayé tant bien que mal de le raisonner, mais il ne répondait pas à mes injonctions. Il voulait juste… me manger ! Aidez-moi, Suzanne, je vous en prie, aidez-moi.

C’est triste de voir notre voisine dans cet état. D’autant qu’elle est habituellement très sympathique. Elle habite juste à côté et nous partageons le même jardin. Elle a toujours un mot gentil pour moi. Parfois, elle me cuisine spécialement des tartes ou des gâteaux. Je pense qu’elle me prend pour la fille qu’elle n’aura jamais. Ils n’arrivent pas à faire d’enfant. Ça vient de son mari, parait-il. Bon…

- Rachel, montrez-moi votre blessure. Vous fait-elle souffrir ?

- Oui… Enfin, je ne sais pas tout à fait, à vrai dire.

- Très bien, enlevez votre veste que je puisse jeter un coup d’œil à votre bras. S’il vous plait Rachel.

Elle s’exécute en essayant de reprendre son souffle mais la tête n’y est pas. J’ai l’impression qu’elle est trop émue pour pouvoir penser à se soigner.

Alors que son bras se dénude, on commence à y apercevoir une longue coulée de sang provenant d’une plaie sombre qui semble se développer bien au delà de la morsure initiale. Il semblerait que son mari ne l’ait pas manquée. C’est étrange, lui qui est pourtant si doux d’habitude. Jamais un mot plus haut que l’autre et toujours très courtois. Si bien que j’aurais préféré que Maman soit avec lui plutôt qu’avec l’autre soulard. Mais où est-il d’ailleurs ? Là, à côté de la fenêtre, faisant semblant de s’intéresser, un coup à Madame Guili, un coup à ce qu’il continue de se tramer à l’extérieur. Il l’observe bêtement depuis quelques instants, comme un chien accaparé par le passage incessant des voitures. Ou alors, il est inquiet. En tout cas, son visage trahit une anxiété bien surprenante chez lui.

- Henry ? Peux-tu aller me chercher la trousse à pharmacie stp ?

 Il ne bouge toujours pas.

- Henry ?

Ah, ça y est, il a enfin compris. Quel abrutis celui-là.

- Rachel ? Souhaitez-vous que l’on appelle l’armée ? Il y a ce numéro spécial en cas d’urgence…

- Je ne sais pas Suzanne. Je ne sais vraiment plus quoi penser. J’ai peur vous savez. Que vont-ils lui faire ? J’ai peur pour…

Schlang ! Une giclée de sang vient d’éclabousser le visage de Maman. Et le hachoir de la cuisine vient de perforer le crâne de Madame Guili.

Schlang ! Encore une fois sans même que l’on ait eu de temps de réagir. Cette fois-ci, je le vois clairement. C’est lui, l’infâme Henry. Schlang ! Une troisième fois. Il vient de la frapper une troisième fois avec le hachoir.

- Mammaaaaaannnn ! Henry va nous tuer !

- Arrête de gueuler petite conne.

- Henryyyy ! Tu es devenu complètement fou ! Ne touche pas à ma fille. Tu m’entends, ne touche pas à un seul de ses cheveux !

Maman se jette sur moi comme pour me protéger. Elle me sert dans ses bras et me cache le visage si fort que j’en étouffe presque. Plus que de me protéger d’un éventuel coup d’Henry, je pense qu’elle souhaite me dissimuler l’horrible nature d’un corps massacré à coups de hachoir.

Schlang, schlang ! Encore et encore, il ne cesse de s’acharner sur la tête de cette pauvre Rachel. Car si je ne peux plus les voir, les coups portés par Henry libèrent un bruit aussi effroyable qu’écœurant.

- Mais arrête ! Je t’en supplie Henry. Arrête de faire ça !

Bong… C’est la tête de Madame Guili. Elle roule, un peu, sur le parquet et s’arrête finalement à mes pieds.

- Mais qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qui t’a pris ? Tu es ivre ou quoi ?

- Je viens de vous sauver la vie… Et la mienne en même temps. Voilà tout ! Et fermez-la si vous ne voulez pas que les militaires nous embarquent.

Il se rue alors à l’étage, remuant ciel et terre, et en redescend en un rien de temps. Nous n’avons pas bougé. Nous sommes toutes les deux soudées là, complètement figées, se serrant mutuellement comme pour se donner d’avantage de courage. La scène semble complètement surréaliste. Le corps de Madame Guili glisse doucement le long du canapé et se vide de son sang petit à petit, si bien que nos pieds gisent dorénavant dans une mare rouge.

Henry se jette alors sur le corps de Madame Guili et la recouvre d’un immense drap qu’il a récupéré dans l’armoire de la chambre.

- Chérie, aide-moi.

- Mais…

- Il n’y a pas de « mais ». Dépêche-toi, aide-moi à enrouler son cadavre.

Elle ne discute pas. Elle n’a jamais discuté avec Henry. Elle lui a toujours obéi comme un chien. Et même à cet instant, devant l’inacceptable acte qu’il a commis sous ses yeux, elle se soumet tel un larbin.

- Maman ! Arrête tout de suite ! Tu ne vas tout de même pas l’aider à dissimuler son meurtre ? Henry est un criminel. Tu m’entends, un criminel ! Fait quelque chose Maman, je t’en supplie. Je ne sais pas moi… Appelle la police… Ou l’armée. Mais ne restons pas ici avec lui ! Il va nous…

- Tais-toi un peu, sale mioche, et viens plutôt nous aider. Tu n’as qu’à envelopper la tête dans un sac plastique. Va chercher un sac poubelle dans la cuisine, vite !

- Mais tu es complètement débile ! Je ne touche pas à la tête ou à quoique ce soit d’autre !

- Alors dégage d’ici. Remonte dans ta chambre ou va t’asseoir dans la cuisine, mais ne reste pas dans nos pattes.

Je ne sais plus que faire. J’essaie désespéramment d’attraper ma mère du regard mais elle m’évite consciemment. Elle a pris parti, et ce n’est pas le mien. Mais je ne vais pas la laisser tomber pour autant. Je dois la sortir de l’emprise de ce meurtrier. Il vient de montrer son vrai visage, celui d’un monstre et je promets que je la sauverai. Maman, je te sortirai des griffes d’Henry !

- Très bien, j’appelle les flics, pauvre type !

Je récupère mon téléphone portable sur la table du vestibule à l’entrée puis je remonte dans ma chambre à toutes enjambées bien décidée à agir. Mais à peine ai-je atteint le palier de ma chambre que je chute au sol, retenue par la jambe. C’est Henry, j’en suis sûre. Je le cherche du regard tant bien que mal, ce n’est pas évident, je n’y vois rien dans cette posture. Et il est plus fort que moi. Il me tire alors par les pieds, me grimpe dessus pour me maintenir fermement et me pointe du doigt comme pour me menacer.

- Écoute-moi bien, petite conne ! Si tu appelles les flics ou qui que ce soit, nous sommes tous morts. Ils viendront nous chercher, ils nous emmèneront, puis ils nous parqueront comme des animaux à l’abattoir avant de nous exécuter. Alors arrête de faire ta petite pisseuse et réfléchie cinq minutes si tu ne veux pas sacrifier ta mère.

Il me relâche alors d’un geste violent et déterminé comme s’il en avait fini avec moi, puis redescend à la salle à manger, me laissant gisant telle une carpe sortie de l’eau qui tente tant bien que mal de trouver un souffle d’air, asphyxiée par les émanations d’une haleine aussi putride qu’alcoolisée.

Je le hais. Je ne l’ai jamais autant haï de toute ma vie. Malgré ses intimidations, croit-il vraiment que je vais rester sans rien faire. Croit-il sincèrement que je vais lui laisser ma mère en pâture. Car aujourd’hui, le criminel n’est ni un policier, ni un militaire. Le seul criminel ici, c’est lui.

Je suis décidée plus que jamais. S’il avait été moins con, il m’aurait confisqué mon portable. Mais il est bien trop bête pour ça. Ou trop ivre, allez savoir. Ma chambre ne fermant pas à clé, je me réfugie dans la salle de bain. Ici, je m’enferme et me prépare à appeler la police.

Je souffle un grand coup et compose le numéro d’urgence de la police. Je n’ai que faire de l’armée. Moi, ceux que je veux, ce sont les forces de l’ordre, celles qui arrêtent les criminels !

- Bonjour et bienvenu sur le numéro spécial mis en place pour votre prise en charge médicale par l’armée. Votre numéro de téléphone a bien été analysé et votre position repérée. Une équipe va vous être envoyée sur place dans environ dix minutes. Nous vous invitons à rejoindre la rue afin de faciliter votre prise en charge. Bonjour et bienvenu sur…

Et merde ! Ce n’était pas du tout ce que je voulais. Je m’en fiche des militaires, c’est la police que je veux. Je recompose le numéro, car après tout, peut-être me suis-je trompée.

- Bonjour et bienvenue sur le numéro spécial mis en place pour votre prise en charge…

Mais ce n’est pas possible, ce n’est ce que je veux. Je veux les flics, moi, les flics. Je veux que la police vienne nous sauver du monstre. Personne d’autre que la police !

Je me laisse glisser le long de la porte de la salle de bain et une fois assise, mes nerfs lâchent. Je suis exténuée, à bout de force. Non pas que je sois physiquement fatiguée, mais le moral n’y est plus. J’ai l’impression que ma vie part en vrille. J’ai l’impression qu’en une heure, elle a totalement basculé et que le monde s’est effondré autour de moi. Que vais-je devenir ? Qu’allons-nous faire ? Vivre enfermées avec un meurtrier pendant des jours voir des semaines. Et les militaires, vont-ils nous tirer dessus comme ils l’ont fait chez les Rockwell ? Ou bien vont-ils nous débarrasser du soulard une bonne fois pour toute ? Voilà, c’est ça, j’y suis. Nous débarrasser de l’autre ivrogne. Je vais aller leur ouvrir la porte moi-même et tout leur raconter. Je vais leur dévoiler la vérité, je vais leur balancer Henry, leur expliquer comment il s’est acharné sur cette pauvre Madame Guili. Alors peut-être ouvriront-ils le feu sur lui. Qu’il les agresse avec le hachoir ! J’attends de voir ça. Les militaires ne sont pas des vieilles bonne-femmes comme l’était Rachel. Oh non. Et il ne risquera pas de les prendre par derrière cette fois-ci. Non, il est fait, complètement cuit. Ils vont le mitrailler de balles et son corps pissera le sang comme celui de sa victime car il ne mérite rien d’autre, et certainement pas la moindre pitié ! Et alors, nous vivrons heureuses avec Maman. Nous vivrons libres.

J’ai repris des forces. Je me sens capable de l’affronter, de le faire tomber, de le vendre aux militaires. Je me redresse courageusement, plus que jamais déterminée. J’ouvre la porte de la salle de bain et avance le long du palier du premier étage. D’ici, par-dessus la rambarde, je les vois tenter de camoufler le corps décapité. Mais Henry se retourne, il m’a entendu. Et comme d’habitude, il tente de me tuer du regard. Mais cette fois-ci, je le fixe également. Je veux lui faire comprendre que je n’abdiquerai pas. Je veux qu’il sache qu’il va payer pour ses crimes. Il ne lâche rien non plus. Il me fixe plus que jamais, mais je n’abandonne pas. Pas cette fois en tout cas. Oh oui, regarde moi bien Henry, car c’est moi qui vais te faire plonger.

Tûûûûûûû. Les voilà. Et ils n’auront clairement pas mis dix minutes. Il s’affole alors.

- La gamine ! La gamine les a appelés. Ce n’est pas possible d’être aussi têtue. Que t’avais-je dit ?

Il se rue à l’étage en quelques enjambées seulement et m’agrippe par le poignet.

- Chérie, va te cacher sous les escaliers. Vite, ne perd pas une seconde.

- Mais le corps, Henry ? Ils vont le voir !

- Oui, je sais bien qu’ils vont le voir. Mais ne t’en fais pas, je m’en occupe. Allez, ne perd pas une seconde de plus et enferme toi avec ta fille dans le cagibi. Cachez-vous sous des couvertures, qu’ils ne vous voient en aucun cas.

- Et toi ? Que vas-tu faire ? Tu ne viens pas avec nous ?

- Ne discute pas. Moi je m’occupe des militaires. J’en fais mon affaire. Maintenant vous deux, plus un bruit !

Il me tire violemment et me pousse dans la minuscule pièce dérobée sous les escaliers. Nous avons du mal à y tenir toutes les deux. Cette pièce sert de penderie. On y place nos vêtements d’hivers pendant l’été. Maman me pousse dans un coin et me recouvre d’une longue couette.

- Ne bouge surtout pas ma chérie. Tu m’entends, ne bouge surtout pas.

- Mais Maman, c’est moi qui les ai appelés pour qu’ils embarquent Henry. Ne comprends-tu pas, nous n’avons rien à craindre. Ils ne viennent pas pour nous…

- Tais-toi pauvre idiote ! Chérie, qu’elle se taise. Fait que ta fille se taise, sinon, je ne pourrai rien pour vous.

Henry prend alors le visage de ma mère entre ses mains et l’embrasse vigoureusement, de ce genre de baisés que l’on ne voit qu’au cinéma.

- Mais toi Henry, que vas-tu faire ? Ils vont t’embarquer. Tu sais qu’ils vont te prendre et alors nous ne te verrons plus. Tu ne vas tout de même pas nous abandonner ? Pas maintenant ? Comment fera-t-on sans toi ?

Ma mère se met à pleurer. Je suis un peu troublée. J’ai l’impression d’avoir cassé leur histoire d’amour. Je pensais qu’être débarrassée d’Henry serait une libération, mais à cet instant, il rajoute un poids de plus sur mes épaules. Car je viens également de vendre l’amour de ma mère.

- Ne t’en fait pas pour moi, je vais leur expliquer. Avec un peu de chance, ils comprendront. Ils embarqueront le cadavre et nous pourrons vivre plus sereinement dans cette maison.

A l’extérieur, les crissements des pneus des véhicules de l’armée viennent stopper la conversation.

- Allez, cachez-vous maintenant.

Henry referme soudainement la porte derrière lui. Nous l’entendons replacer les blousons de ski et le meuble à chaussures qui recouvraient la petite entrée puis ses pas l’emmènent loin de nous.

Les sons sont extrêmement sourds dans cet espace étriqué, si bien que Maman et moi ne faisons plus le moindre bruit. Non pas que nous ayons peur d’être découvertes, mais tout simplement car c’est le seul moyen d’espérer entendre ce qu’il se passe à l’extérieur.

- Famille Stanley, ici le service de prise en charge médicale. Ouvrez la porte.

Henry semble le faire. Les gonds grincent comme à leur habitude. Puis la porte se fait salement gesticuler, alors que les soldats hurlent en entrant.

- A terre, les mains sur la tête. Vous entendez ?

- Oui, c’est bon, c’est bon. Ne vous énervez pas.

Boum ! Ils viennent surement de lui sauter dessus. Le parquet a un bruit bien à lui que je reconnais parmi cent lorsqu’il est frappé. Combien de fois ai-je sauté des escaliers étant plus jeune ?

- Quel est votre nom ?

- Stanley, Henry Stanley. Mais vous me faites mal. Lâchez-moi !

- Pourquoi nous avez-vous appelés Monsieur Stanley ?

De nombreux bruits de pas résonnent sur le plancher. Les militaires semblent envahir les lieux.

- Je vous ai appelé pour…

- Contact ! Corps à terre découvert. Je répète, corps découvert !

- Compris ! Organisez la quarantaine. Fouillez les lieux et trouvez tous les habitants de cette maison. On n’embarque tout le monde. Monsieur Stanley, à qui appartient ce corps ?

- C’est la voisine, la vieille Guili. Je ne suis pas contaminé, moi. Vous entendez, je n’ai rien !

- Monsieur Stanley ? Combien êtes-vous à vivre ici ? Répondez-moi !

- Nous sommes trois. Moi, ma femme et la petite, mais…

- Allez, déployez-vous ! Trouvez-les et embarquez tout le monde.

Leurs bruits de pas frappent les marches de l’escalier avec une violence rare. Nous avons l’horrible position de spectateur alors que nous ne voyons rien. Je serre ma mère dans mes bras. J’ai tellement peur qu’ils nous trouvent. Elle me sert tout autant. Elle doit avoir au moins aussi peur que moi.

- Monsieur Stanley, je répète, à qui est ce corps ?

- C’est… C’est celui de ma femme ! Je l’ai décapité car elle était infectée. Voilà, je vous ai tout dit. J’ai décapité ma propre femme pour qu’elle ne me mange pas ! Moi je n’ai rien. Regardez par vous-même, je vais bien !

Le soldat ne répond pas. Ou plutôt pas tout de suite. Je pense que cette réponse l’a stupéfait.

- Et la petite, Monsieur Stanley. Vous m’avez parlé d’une enfant.

- Dans le jardin, je l’ai enterrée dans le jardin la semaine dernière.

- Vous deux, allez voir s’il dit vrai.

Nous entendons clairement les deux soldats passés à côté de nous, d’un pas assuré mais non précipité.

- Chef, RAS à l’étage.

- Ok, faites entrer les services de prises en charge. Qu’ils embarquent cet homme, il est très certainement contaminé.

- Mais je n’ai rien, je vous dis ! Regardez-moi ici, sur place. Auscultez-moi maintenant, vous verrez que je ne vous mens pas. Lâchez-moi ! Vous ne pouvez pas m’emmener comme ça. Lâchez-moi, ou je vous…

Ils ont embarqué Henry. Sa voix s’est éteinte au loin. Ma mère m’agrippe si fort qu’elle m’en fait mal. Je pense qu’elle le fait consciemment. Veut-elle se venger ? M’en veut-elle d’avoir dénoncé Henry ? Bien évidemment… Mais cet homme a tué notre voisine sous nos yeux. Comment pouvait-il en être autrement ? N’importe qui en aurait fait de même, non ? Je ne sais plus. Je suis perdue. J’étais persuadée d’avoir bien agit, mais je commence à douter. Discerner le bien du mal n’est plus chose si aisée. Me serais-je trompée ? Car s’il avait indéniablement raison au sujet des intentions des militaires, avait-il eu raison de tuer Madame Guili ? Certainement pas ! Cette femme n’y était pour rien. Elle ne cherchait qu’un peu d’aide qu’il lui a refusée. Après tout, que les soldats fassent ce qu’ils ont à faire. Maman aura un peu de mal les premiers temps, mais elle s’y fera. Elle se fera sans problème à la vie sans un soulard.

- Chef, il y a bien eu un enterrement dans le jardin. Un trou pour un petit gabarit, je dirais un enfant de six à huit ans.

- Ok, on évacue les lieux.

Nous n’entendons plus Henry. Dieu sait s’il a gesticulé, ronchonné et grogné, se plaignant de ne plus pouvoir respirer. Mais depuis quelques instants, plus un bruit, ni de sa bouche, ni de son corps. Les soldats ont eu raison de lui.

Les militaires semblent se retirer à leur tour. Leurs bruits disparaissent à une vitesse folle. Les véhicules repartent. Leurs moteurs, qui ne s’étaient jamais vraiment arrêtés, reprennent leur roucoulement métallique, et bientôt, un silence de plomb s’installe dans le cagibi.

Maman pleure. Je sens ses larmes perler sur mon crâne. J’ai envie de la réconforter, de trouver les mots justes qui lui donneront de l’espoir. Après tout, nous sommes maintenant libres de partir. Et enfin libérées de l’infâme ivrogne.

- Maman ? Nous sommes saines et sauves, tu sais.

- Oui, je sais ma chérie. Je sais bien. Mais lui…

- Henry était un criminel. C’est mieux ainsi, crois… Aïe ! Tu me fais…

- Tais-toi maintenant ! Tu m’entends ? Je ne veux plus t’entendre ! Tu ne te rends même pas compte qu’il s’est sacrifié pour nous ! Alors je te le répète, plus aucun mot ne sortira de ta bouche jusqu’à nouvel ordre.

Jamais ma mère ne m’a parlé comme ça. Je dois bien avouer qu’en 15 ans de vie commune, jamais le ton de sa voix ne s’est exprimé avec une telle sévérité et une telle froideur. Et jamais je ne me suis sentie si muselée. Elle vient de me demander de me taire, et je compte bien lui obéir.

Cela fait de longues minutes que nous sommes bloquées dans ce réduit, si bien que nous finissons par étouffer. L’air ne se renouvelle que difficilement et les vêtements qui nous entourent nous asphyxient d’avantage. Et pendant tout ce temps, elle ne cesse de pleurer. Elle pleure d’un chagrin dont je suis la cause. D’un chagrin si intense qu’elle ne parvient à bouger le petit doigt. Je dois me rendre à l’évidence, j’ai trahi ma propre mère.

Tûûûûûûû. Les militaires sont de retour. Est-ce pour nous cette fois-ci ? Je ne sais plus mais je ne veux pas qu’ils me trouvent. Oh, non, je ne tiens pas à ce qu’ils nous découvrent dans cette pièce. Je ne veux pas tout perdre maintenant.

- Pas un bruit. S’ils rentrent ici, tu ne bouges pas d’un iota !

Elle m’agrippe de plus bel, mais la sirène ne fait que passer devant la maison.

- Allez, aide-moi à sortir où nous allons mourir asphyxiées ici. J’ai de plus en plus de mal à respirer.

Maman fait preuve d’un courage hors norme. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Auparavant, Henry décidait de tout, et elle lui obéissait au doigt et à l’œil. Mais dorénavant, c’est elle qui dirige.

- Allez, aide moi te dis-je ! Tu veux crever ici ?

Je l’aide alors à pousser la petite porte du cagibi. Le meuble à chaussure de l’autre côté n’est pas trop lourd, et nous parvenons tant bien que mal à le déplacer suffisamment pour se faufiler en dehors.

Maman se jette alors sur le compteur électrique de la maison et fait sauter le courant. La maison est dorénavant plongée dans le noir, seules les lumières de la rue venant éclairer timidement l’intérieur de la maison.

- Je ne veux pas que l’on nous voit. Remonte dans ta chambre et prend quelques affaires dans un
petit sac à dos. Et que des choses utiles, d’accord ?

Je m’exécute sans sourciller. Maman est décidée à agir et je lui obéi sans dire un mot. Je monte rapidement les escaliers sans faire de bruit. Dans ma chambre, je prends de quoi me changer, mon portable et quelques babioles. Je ne prends pas vraiment le temps de réfléchir à ce que j’embarque. Car à dire vrai, je commence à avoir peur, peur qu’elle ne soit pas à la hauteur. Avec Henry, nous n’avions qu’à suivre ses choix. Et nous ne nous posions jamais la question de savoir s’ils étaient bons ou non. Mais maintenant, comment ne pas douter de Maman ? Comment penser qu’elle qui s’est toujours éteinte devant lui peut subitement prendre la direction des opérations ? Peut-être devrais-je lui en parler ? Où veut-elle que l’on aille ? Et que feront deux femmes seules à errer dans les rues de la ville ? Sait-elle seulement ce qu’une telle situation impose ?

Je panique. Je n’ai rarement autant paniqué. Avant, ma vie était réglée comme un métronome. Métro, boulot, dodo, ou quelque chose de similaire en tout cas. Mais maintenant, qu’allons-nous devenir ? Si les gens nous croient mortes, comment seulement prouver notre existence. Je suis perdue. Je me perds dans des pensées sans queue ni tête. Après tout, n’ai-je pas ce que je désirais ? Ne suis-je pas seule avec ma mère comme je le souhaitais ? Les militaires ne nous ont-ils pas libérées du soulard ? Alors, pourquoi ai-je si peur ?

Je redescends discrètement les marches grinçantes de l’escalier. Maman est en train de préparer un sac de vivres dans la cuisine. Je comprends bien qu’on ne va rester ici très longtemps. Avant de partir, je tiens à aller me recueillir une dernière fois sur la tombe de Casper. Après tout, je n’en aurai peut-être plus jamais l’occasion.

Je traverse notre petit jardin pris d’un pincement au cœur lorsque j’aperçois la tombe de mon chien. La terre y a été retournée. Les soldats surement. Ils ont très certainement voulu vérifier. Je m’agenouille devant elle et y débute une prière pour lui. Il me manque tellement. Je fixe sa tombe comme si je le fixais et je pense à tous ces bons moments passés à ses côtés.

La terre bouge ! Je suis certaine d’avoir vu la terre bouger. Et ça recommence. Cette fois c’est clair, Casper bouge sous la terre. Il est encore en vie !

Je me redresse aussi vite que je le peux et cours dans la cuisine.

- Maman, Maman. Casper est vivant ! Il bouge sous terre. J’ai vu la terre bouger, je te jure.

- Arrête de dire des âneries ! Je t’ai prévenue que je ne voulais plus t’entendre. Alors arrête une bonne fois pour toute.

- Maman, viens voir si tu ne me crois pas. Je ne parlerai plus, je te le promets, mais viens juste voir. Deux minutes, pas une de plus. Si Casper est en vie, ça vaut la peine de prendre deux minutes, non ?

Nous courrons dans le jardin et rejoignons sa tombe en quelques instants. La terre ne cesse plus de bouger et soudain, une patte apparait. Une patte, sale, vilaine, dénuée de peau, ou plutôt avec seulement quelques lambeaux la recouvrant partiellement. Casper est vivant, mais il est dans un sale état. Mais comment pourrait-il en être autrement après avoir passé une semaine sous terre ? C’est déjà un miracle qu’il ait survécu. Je me jette dessus et retire la terre tout autour.

- Je suis là, Casper ! Je vais te sortir de là. Attends une seconde mon grand. Maman, aide-moi, vite ! Il doit étouffer là-dessous.

Ma mère s’y met également. La terre est humide à cette époque de l’année, et elle nous colle aux mains, mais mon envie de revoir Casper est trop forte. Je m’y jette de tout mon cœur et bientôt, le bout de son museau se pointe. Ca y est, il revient, enfin.

- Aïe ! Lâche-moi Casper, lâche-moi. Maman, aide-moi à me dégager. Ma main ! Casper m’a attrapée la main.

Ma mère tente de me tirer le bras autant qu’elle le peut mais le chien ne lâche rien.

- J’ai mal, Maman, il me fait mal.

Outch ! A force de tirer, nous nous sommes projetées à la renverse. Je me tiens la main, à moitié arrachée, mais je la regarde à peine, car ce qui présente à nous et canalise toute mon attention est bien pire que cette blessure.

Casper sort petit à petit de terre. Ou plutôt sa tête sort de terre. Elle est immonde, et n’est en rien celle du chien que je caressais auparavant. Son regard est livide, complètement opaque, comme s’il était aveugle. Ses poils ne recouvrent plus les multiples lambeaux de peaux qui pendent de ses babouches. Il est indéniable que je ne reconnais plus mon chien en ce monstrueux animal qui nous fait face. Ce que je vois devant moi est mort, mort la semaine dernière, mais bel et bien encore vif.

Je ne sais plus comment réagir. Devant moi, une tête s’agite, et bientôt, un corps tout entier, car l’animal se sort de terre par lui-même et il ne semble clairement pas habité de bonnes intentions.

- Vite, ma fille, file à l’intérieur ! Dépêche-toi !

Je me redresse comme je le peux et commence à courir pour rejoindre la maison. Je ne les vois plus, ni ma mère, ni le chien. Et je n’essaie pas de me retourner non plus.

Je pénètre d’un dernier bond dans la maison et referme la porte derrière moi instinctivement. C’est alors qu’en observant par les carreaux de la porte, l’horreur me nargue et me provoque de nouveau. L’horrible chien a mordu Maman à la gorge. Il la tient dans sa gueule comme une vulgaire proie qu’il aurait chassée, la balançant au rythme de ses mouvements lents et saccadés.

- Mamaaaannn ! Maman, réponds-moi ! Je t’en prie, redresse-toi, et reviens moi. Défend-toi, libère-toi ! Casper ! Lâche-la, lâche-la de suite, tu m’entends ! Mamaaaann ! Ne me laisse pas maintenant. Je t’en supplie, pas maintenant…

Je ne l’ai pas entendue crier. Pendant ces quelques instants passés à rejoindre la maison, je n’ai rien vu et rien entendu. Peut-être m’a-t-elle appelée à l’aide ? Je n’en sais rien. Peut-être s’est-elle débattue, tentant de refréner les attaques du chien. Ou alors… Peut-être l’a-t-il agressée d’un coup sec sans qu’elle n’ait eu le temps de réagir, de tenter le moindre geste de défense, voir même de fuir.

Tout ce que je sais, c’est que je suis seule dorénavant. Henry n’est plus, mère n’est plus, Casper n’est qu’un monstre… Je suis seule au monde !

Et maintenant, avec ma main blessée, à moitié arrachée par le chien monstrueux, que vais-je faire ? Qui va prendre soin de moi ? Qui va soigner mes plaies ?

Moi ! Voilà tout. C’est à mon tour de prendre soin de moi, et de nous. Je dois tout d’abord me soigner puis je sortirai m’occuper de Maman. Hors de question que je la laisse aux griffes de ce sale monstre.

Je remonte les escaliers et me rends dans la salle de bain afin d’arranger ma plaie. Je cherche désespérément la trousse à pharmacie. Mais plus je cherche et plus ma vue se trouble. Je me sens fatigué, à bout de force. Par intermittence, tout semble tourner au ralenti autour de moi.

L’eau du robinet ne me fait que peu d’effet. Je pensais que je hurlerais de douleur mais il n’en est rien.. Le sang s’écoule sous la pression de l’eau sans me faire souffrir. Un léger picotement vient me rappeler qu’il s’agit bien de ma main et non de celle de quelqu’un d’autre. J’attrape une serviette puis recouvre la blessure.

Alors que je quitte la salle d’eau, mes oreilles semblent voilées. Une sorte de bourdonnement extrêmement sourd résonne dans ma tête. Chaque bruit est atténué, comme dénué de sa substance. J’ai beau tenter de me déboucher les oreilles avec le doigt, cela n’y change rien.

Je redescends de nouveau les escaliers. C’est difficile. Ma tête tourne. Je mets une éternité à trouver les marches. Chaque pas est digne d’un challenge d’athlète tant je ne maitrise plus tout à fait mon corps. Je ne comprends pas bien ce qu’il se passe. La blessure, certainement… Peut-être ai-je de la fièvre ? Peut-être la morsure du chien m’a contaminée à mon tour ? Oh, non, pitié, pas la maladie… Je vous en prie, pas ça ! Et Maman ? Où en est-elle ?

De retour dans la cuisine, je commence par observer à l’extérieur par la fenêtre de la porte. Casper n’est plus vraiment amical. Si je veux sauver mère, je dois l’éviter, ou le vaincre. Et ma mère justement ? Où est-elle ? Je ne la vois plus. Est-ce ma vue qui me joue des tours ?

Bliiing !

- Ahhhhhhh !

Je sursaute et tombe à la renverse. Quelqu’un vient de se jeter sur les carreaux de la fenêtre de la porte, ses longs bras tentant de m’attraper. Mais qui est ce fou ? Avec un grognement abominable qui me fait froid dans le dos, ses bras, me rappelant le cadavre vivant de Casper, continuent de s’agiter comme s’ils m’en voulaient avec une détermination sans faille. Je dois fuir dès à présent ! S’il m’attrape, que me fera-t-il ? Il y a tant de fous de nos jours. Nombreuses sont les histoires de jeunes filles agressées, violées puis tuées. Mais dans mon état, c’est bien trop ardu. J’ai tant de mal à mettre un pied devant l’autre. Et puis, il semblerait qu’il soit bloqué par la porte. Mais pourquoi n’essaye-t-il pas d’ouvrir la porte plutôt que de forcer comme un dératé ? Je tente d’apercevoir son visage. Peut-être est-ce un voisin ? Mais en pleine nuit et sans lumière, c’est mission impossible.

Je me rue sur le meuble à chaussure juste derrière moi et y débusque la lampe de poche dans l’un des tiroirs supérieurs, puis me retourne et éclaire en direction de la porte. Le faisceau n’est pas très grand mais suffisant pour me permettre d’y voir d’avantage. Ma vue est trouble par intermittence. Je pointe alors la personne derrière la porte. Ces bras sont abominables, mais le pire est ce qui s’y trouve au bout, au niveau des épaules. Une tête, monstrueuse, ne tenant plus vraiment droite, certainement à cause d’une partie du cou qui semble avoir été complètement arrachée. Une tête avec des cheveux tressés finissant par un élastique rouge, comme ceux… de ma mère !

- Maman ? Maman, c’est toi ?

Ce n’est pas possible. Il est impossible que ce monstre qui me fait face et tente de m’agresser soit ma mère.

- Réponds-moi, je t’en prie Maman. Si c’est bien toi, réponds-moi !

Je me mets à sangloter puis à pleurer devant l’inéluctable réalité. Comment ma mère peut-elle être devenue ce monstre ?

- MAMAN ! REPONDS-MOI !

Maman s’est transformée en un être hideux et abject. Henry avait raison. Le sale ivrogne avait raison. Et je pleure. Je pleure d’impuissance. Je pleure de honte d’avoir eu tord. Je pleure de me rendre compte que je vaux moins d’un soulard. Je pleure pour ma stupidité.

Et je prends conscience que j’ai tout anéanti. Tout !

J’erre dans la maison sans but, ayant de plus en plus de mal à mettre un pas devant l’autre. Je scrute de part et d‘autre sollicitant une raison d’y croire. Je cherche désespérément une solution, un motif d’exister. Mais rien, non, strictement rien ne se présente à moi. Seule, je n’ai plus de raison d’être.

Je sors de la maison, espérant dégoter à l’extérieur ce que je ne trouve plus à l’intérieur.

Tûûûûû. Ah, ils arrivent. La voilà enfin ma solution. Les militaires ! S’il y a bien une personne pour me sortir de là, ce sont bien eux.

Je tente laborieusement de me rapprocher de la rue. Je déambule entre les marches du perron et le portillon, puis rejoins le milieu de la voie. Les phares de leurs véhicules ne parviennent à m’éblouir. Ils arrivent… sur moi. Je lève péniblement le bras pour leur faire signe de s’arrêter et commence à l’agiter de gauche à…

- Schbong !

Je pensais que ça ferait beaucoup plus mal que ça d’être percutée par une voiture. Non, en fait, la seule chose que je ressens, c’est… la faim. Qu’est-ce que j’ai faim !

Auteur

Michael Chevalier

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