Culture Z Papiers — 27 avril 2014
The Walking Dead – De la crise de la démocratie au retour de la horde primitive

Pour occuper ce week-end pluvieux, je vous livre l’excellent article de Jean-Philippe Zanco paru dans Le Monde dans la rubrique du journaliste Pierre Sérisier, que vous n’avez sans doute pas vu passer et qu’il ne faut absolument pas laisser passer car il est vraiment remarquable. Enjoy !

“La scène atroce du dernier épisode de la saison 4 de The Walking Dead où l’on voit Rick défendre ses proches avec la dernière sauvagerie soulève de nombreuses questions sur l’avenir du personnage et de ses compagnons. La figure du bon père de famille défenseur de la loi est bien loin, et les derniers vestiges de la civilisation ont bel et bien été effacés dans cet ultime épisode, où ce qui ressemble encore à une société humaine (le Terminus) est des plus inquiétants.  Au cours des saisons, TWD nous a raconté plus qu’une histoire de survival. La série questionne aussi la capacité de l’homme à être un animal social et politique.

Georges A. Romero n’a jamais caché la portée critique de son oeuvre, et de nombreuses études ont mis en évidence la dimension métaphorique des films de zombis. Ainsi Zombie (connu aussi sous le titre Dawn of the Dead) (1978) peint le tableau d’une société de consommation en décomposition en situant l’action dans un supermarché ; les morts-vivants n’y sont pas cette masse indistincte plus caractéristique des années 1990-2000 (et de la série The Walking Dead) : ils représentent toute la diversité de la société américaine, employés, ouvriers, cadres, infirmières, on aperçoit même un clown et un “arê krishna”, figée par la non-mort dans sa quête individualiste et vaine du bonheur consumériste.

Day of the Dead (1985) fait plutôt la critique de la science folle et du militarisme : les héros positifs y sont une anthropologue et des techniciens, par opposition aux tenants des sciences dures (le docteur Logan, qui tente “d’apprivoiser” un zombi, et que ses camarades surnomment Frankestein) et aux va-t-en-guerre partisans de l’extermination totale des morts-vivants. Quant au troisième grand volet de l’oeuvre de Romero, Land of The Dead (2005), il est une métaphore de la lutte des classes.

La critique sociale a plutôt tendance à disparaître des histoires récentes de zombies, qui privilégient la dimension spectaculaire ou “survival” du récit (ainsi le remake passable Dawn of the Dead de Zack Snyder, 2004). The Walking Dead tient aussi beaucoup du renouvellement narratif des comic books post-11 Septembre.

Le propos y est sombre, sans humour (car l’humour grinçant n’est jamais absent de l’oeuvre de Romero), et la portée du questionnement de départ y est plus philosophique que social. Kirkman s’interroge a priori peu sur la société occidentale et s’intéresse davantage à la destinée individuelle : qu’est-ce qui fait de nous des hommes, ou des monstres ? L’affirmation lancée par le héros, Rick, à la fin du volume 4 (The Heart’s Desire, 2005 ; une citation dont les fans attendent encore la reprise dans la série télé) : “We are the walking dead” résume toute la philosophie de Kirkman.

Il n’y a pas de conscience collective pour Kirkman, l’humanité se réduit à des interactions plus ou moins accidentelles entre individus. A ce titre, on peut dire que sa vision de la société se situe parfaitement dans la tradition sociologique anglo-saxonne héritée de Max Weber : “Si je suis devenu sociologue, écrivait Max Weber en 1920, c’est essentiellement afin de mettre un point final à ces exercices à base de concepts collectifs […]. La sociologie [...] ne peut procéder que des actions d’un, de plusieurs ou de nombreux individus séparés“.

Alors The Walking Dead n’est pas un traité de sociologie, c’est vrai, mais on peut y voir une véritable expérience scientifique : quel sociologue ne rêverait pas de voir l’humanité anéantie pour étudier comment se (re)constituent les relations entre individus et groupes à partir du néant social primitif !

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L’adieu à la civilisation

Et c’est d’ailleurs l’essentiel du propos de la saison 1 de la série télé : le désarroi de Rick qui découvre en sortant du coma que toute la civilisation a basculé est sans doute le sentiment commun à tous les survivants.

Contrairement à ce qu’on voyait dans les films de Romero, la réponse n’est pas dans la recherche d’un refuge, mais dans la fuite, précisément – le fait est notable – la fuite hors des centres urbains, qui sont aussi les centres de décision économique et politique.

Les six épisodes de la saison décrivent alors une errance sociale faite du déni des institutions, de tentatives pour retrouver le confort répétitif de gestes quotidiens (la scène de la lessive, dans l’épisode 3), et bien sûr, de mouvements d’agrégation spontanés en monades primitives. Rick apparaît un peu comme un guide politique naturel, peut-être au début parce qu’il continue d’incarner le souvenir d’une autorité légitime rationnelle (au sens de Weber) : le port de révolver semble indissociable du port de l’insigne.

Au contraire de Shane, l’ancien collègue et ami de Rick, qui a rapidement abandonné toute marque des anciennes institutions qu’il représentait, et dont l’autorité repose davantage sur une légitimité d’ordre charismatique.

Le conflit entre Rick et Shane, qui naît d’une rivalité personnelle et amoureuse, est aussi un conflit politique entre deux formes de légitimité, mais ce n’est pas la légitimité rationnelle légale de l’institution policière qui triomphe : lorsque Rick offre son chapeau à son fils, ce n’est pas un adoubement, c’est un cadeau rituel, comme lorsqu’on achète à sa fille son premier soutien-gorge… C’est aussi une étape dans le renoncement de Rick à ses anciennes valeurs.

La saison 1 est donc celle de l’adieu à la civilisation, et la saison 2 lui répond naturellement comme une tentative (vaine) de reconstruction. Une des scènes clés de la saison est le débat autour de la mort décidée d’un prisonnier (épisode 11 : Judge, Jury, Executioner) : une illustration parfaite de la démocratie directe primitive. Car il s’agit bien du peuple assemblé (ce qui reste de l’humanité) se donnant collectivement le pouvoir le plus absolu qui soit : celui de décider de la vie et de la mort.

Le salon de la demeure de Herschel devient une agora. “S’il existait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement“, écrivait Rousseau : d’ores et déjà on sait que cette courte expérience démocratique sera un échec, et Dale est sans doute le seul à ne pas croire au contrat social.

Dale l’humaniste, qui tente encore de défendre des valeurs qui ne trouvent plus écho dans le  monde des morts-vivants, Dale le moraliste (pas le moralisateur), dont la mort tragique est peut-être davantage causée par la disparition de ses idéaux.

Tout au long de la saison 2, les caractères bien différents des différents personnages, les inimitiés et les rivalités qui prennent le pas sur la solidarité, tendent à démontrer que, contrairement à l’affirmation d’Aristote, l’homme n’est pas du tout un animal social.

On penserait plutôt à la proposition de l’économiste Adam Smith : “Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme”.

L’échec de la démocratie directe mène naturellement à la tentation de la dictature : celle établie par le Gouverneur dans la saison 3. Une dictature qui contraste avec l’utopie anarchiste de société autogérée qui s’établit dans la prison. La prison, une fois « nettoyée » de ses éléments subversifs ressemble beaucoup aux cités idéales que l’on trouve dans la littérature politique classique, de Saint-Augustin à Thomas More, et peut-être plus encore au phalanstère de Fourier.

TWD

Chef de meute

La gouvernance à l’intérieur de la prison hésite entre un paternalisme incarné par Herschel et une gestion collégiale qui serait prête, en cas de crise, à se décharger sur Rick tout comme Athènes donnant mandat de protecteur à Périclès. Une fois la menace du Gouverneur écartée, l’utopie semble triompher dans la saison 3, persuadant même Rick de déposer les armes pour élever des porcs (comme Clint Eastwood au début du film Impitoyable).

Vers quelle nouvelle expérience politique nous dirigent les tragiques évènements de la deuxième partie de la saison 4 ? J’aime voir aussi, dans le déroulé des épisodes de Walking Dead, une lente décomposition métaphorique du modèle familial occidental. La famille restreinte, la démocratie parlementaire : les deux piliers fondamentaux de la société américaine révélés déjà par Alexis de Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique.

Dans une des premières scènes de la saison 1 de The Walking Dead, qui servit aussi de bande-annonce à la série, on voit Rick faire exploser le crâne d’une petite fille zombifiée, après avoir son attention par un gentil “Little girl ! Little girl !” qui à l’époque montrait que tout espoir n’avait pas quitté encore le coeur du personnage.

La violence de la scène est presque insoutenable : l’enfant devenu une menace n’est pourtant pas totalement déshumanisé, en témoignent le doudou tenu en main, la chemise de nuit rose. Le bon père de famille obligé d’appuyer sur la gâchette est bel et bien un meurtrier, même s’il élimine un monstre (en ce sens, le terrible Gouverneur qui garde sa petite fille zombifiée enchaînée apparaît par contraste plus humain que Rick).

Un meurtrier en tant qu’individu et en tant que bras armé d’une société (il porte encore sa tenue de policier) qui a créé les zombies. La saison 1 et la saison 2 sont alors, en même temps qu’une vaine tentative pour restaurer un ordre politique, une expérience de refondation de la famille ; en pater familias, Herschel joue un rôle fédérateur fondamental, et le retour à la famille élargie traditionnelle semble être une possibilité.

Mais le couple de Rick se délite, parce que son épouse Lori n’a pas cru qu’il puisse survivre à l’apocalypse, parce qu’elle-même trouve la mort en accouchant (saison 3, épisode 4), parce que Rick est impuissant à protéger l’enfance de Carl, et la plupart des personnages qui avaient fondé une famille avant l’apocalypse ne la voient pas survivre : Carol, Michonne, Andrea…

La seule véritable incarnation de l’avenir, c’est le couple Glenn-Maggie, un couple formé moitié par hasard moitié par désespoir, et qui au gré des épisodes suivants donne naissance à un véritable amour.

On peut alors se demander ce qu’il adviendra si le couple ne survit pas. La réponse est donnée dans le dernier épisode de la saison 4 : Rick a recréé “sa” famille, autour de son fils Carl, de son “frère” Daryl, de sa pseudo-compagne Michonne ; une famille qui transcende les liens biologiques ou d’alliance, et qu’il défend avec la dernière sauvagerie.

Rick n’est plus un père de famille, c’est un chef de meute, et l’avenir sociopolitique des personnages de The Walking Dead, c’est la horde primitive.”

 

Auteur

Mary

Mère de 2 enfants, passionnée de survie, experte en techniques de combat de spray et en maniement de seringue, se dresse contre la bêtise, l'égocentrisme, et... les zombies, parce que, sans déconner, July a raison, ça va nous tomber dessus !

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1 Commentaire

  1. Passionnant !

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