Culture Z Livres Papiers — 26 avril 2014
Zombies, la descente aux enfers de Jung-hyuk Kim

 

 

 

 

 

KIM Jung-Hynk

Traduit du coréen par MOON So-Young et Béatrice Guyon

Mars 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec un humour macabre et jouissif, Kim Jung-hyuk dépeint dans un style ciselé une aventure de zombies loufoque où la dérision l’emporte sur l’horreur. Kim Jung-hyuk a déjà publié en France La bibliothèque des instruments de musique (2012) et Bus errant (2013).

Il nous propose de suivre son héros Chae Ji-hoon, qui va brusquement quitter son quotidien tranquille et solitaire de détection de signaux de télécommunication, suite à de multiples rencontres. Celle de Bouboule 130 d’abord, bibliothécaire sympathique et passionné de musique qui va devenir son meilleur ami. Puis celle des habitants de la ville de Gorio, lugubres, étranges… et parfois même inhumains !

« Il avait une forme humaine, mais on ne pouvait pas appeler ça un être humain. Il avait une tête et des cheveux comme ceux dont disposent les hommes, mais sur sa tête, on trouvait moins de chair que d’os. (…) Son visage n’exprimait rien – est-ce que des os peuvent être expressifs ? – mais il fixait sur nous le regard de ses yeux invisibles, même en titubant. »

Synopsis

La vie de Ji-hoon est brusquement bouleversée lorsqu’il découvre un coin de Corée du Sud où toutes les communications sont brouillées ; la ville de Gorio, peuplée d’habitants lugubres est isolée du reste du pays et les forces de l’ordre empêchent toute intrusion.

Face au danger qui rôde, qui faut-il croire ? Ji-hoon et son obèse acolyte tentent de sauver de l’enfer d’étranges créatures tandis que l’armée et la police s’apprêtent à brûler la ville. Dans leur voiture-appartement où trônent une chaîne-Hi-Fi et une collection de disques vinyles, les deux compères mènent l’enquête et vont, de découverte en découverte, rencontrer une mystérieuse traductrice, un chanteur de rock décédé et un étrange trafic de cadavres.

Extrait

Je travaillais dans la détection des signaux d’antennes-relais quand j’ai rencontré des zombies pour la première fois. Je circulais aux quatre coins du pays les yeux rives à l’écran de contrôle. Le nom des villes, les monuments célèbres, la vie des gens ne comptaient pas pour moi. La qualité́ de réception des antennes était tout ce qui m’intéressait. En dehors de cela, rien ne pouvait retenir mes yeux ni mon cœur. Ce printemps-là, ma vie se traînait tout au fond, au cinquième sous-sol, elle traversait ce qu’on appelle dans notre jargon « le trou noir du no signal » sans lampe-torche. Tout était sombre et absurde.

Le regard distraitement posé sur l’écran fixé au pare-brise, je roulais douze heures par jour. J’accélérais, puis freinais, vérifiais la réception, accélérais à nouveau, freinais… Ainsi passait la journée. Quand je sortais de mon véhicule à la fin du travail, mes genoux étaient si engourdis qu’il aurait fallu un levier pour me tendre les jambes. Chaque jour, de manière insensée, je craignais qu’ils ne se brisent. Ça aurait fait un bruit très gai s’il était arrivé que mes genoux craquent et que claquent mes cuisses et mes mollets ; exactement celui d’un grand home run, quand le joueur de baseball frappe avec précision la balle directe arrivée à 150 kilomètres à l’heure et la renvoie par-dessus le mur de gauche bien loin du stade. Ce bruit-là, oui, exactement.

Mon travail était simple : circuler en voiture et vérifier la réception des téléphones portables. La réceptivité varie de 0 à 10. Le 0 signifie qu’on ne capte aucun signal et le 10 correspond au maximum. Si la mesure était en dessous de 4, je notais le secteur sur la carte. Mon rôle n’était pas de résoudre les problèmes. Je ne faisais que vérifier les antennes et noter les résultats. Les chiffres sur l’écran étaient mes seuls compagnons. Quand toute la journée, j’avais regardé des chiffres comme 4, 2, 3, 9, 1, 4, 2, 4, 5, 7, 8, 6, j’avais l’impression d’y trouver une grande leçon. Tout ce qui existe dans ce monde pouvait recevoir une note entre 0 et 10 ; l’état de ma voiture méritait un 7, ma force physique un 4, ma vie méritait le 1, ma confiance en moi un 0. Quant à mon humeur, elle oscillait entre 1 et 4. Depuis que j’avais pris l’habitude d’évaluer toute situation par un chiffre, je me sentais de plus en plus déprimé́. J’en venais à penser que, les chiffres ne dépendant pas de moi et m’étant imposés, je n’avais qu’à attendre bêtement que 1 devienne 2. Mais les chiffres n’évoluaient guère. Ma vie était bloquée sur 1, ma force physique était passée de 4 à 3, mon humeur était souvent en dessous de 2. Je croyais avoir touché le fond et ne plus pouvoir descendre davantage, mais j’ignorais à l’époque que je pouvais chuter, de temps à autre, au-dessous du 0 et que ce chiffre ne représentait pas la limite inférieure.

Ce qui me tourmentait le plus alors, c’était la mort de mon grand frère. Je voyais la vie comme un processus qui commence à 10 pour s’achever doucement à 0, en passant par 8, 6 et 3. Mais la mort d’un être humain n’a pas cette amabilité. Elle ne suit pas un ordre logique comme dans un compte à rebours avant le lancement d’un missile : « Five, four, three, two, one, extinction !… » La vie de mon frère était environ au niveau 7 quand soudain elle est passée directement à 0 en sautant les étapes 4, 3, 2, 1. J’avais du mal à accepter cette rupture. Quand je me suis rendu compte que, moi aussi, je pouvais ainsi être effacé à n’importe quel moment, tout m’a semblé devenir inutile.

Mon frère n’avait presque rien laissé. Tellement rien qu’on avait du mal à imaginer ce qu’il avait pu faire jusqu’à l’âge de 42 ans : il n’avait ni femme ni enfant ni maison ni voiture. Même dans son ordinateur, rien de spécial : quelques fichiers de musique et de photos, c’était tout. En regardant bien ces fichiers, je pouvais même avoir l’impression qu’il s’était préparé à sa mort. 12 000 disques vinyle, c’est tout ce qu’il avait laissé. Il les avait collectionnés pendant plusieurs dizaines d’années. J’aurais bien gardé tous ces albums marqués de son souvenir, mais je manquais d’espace. Je n’en avais même pas pour 1 200 vinyles, alors pour 12 000… J’ai fait don de la quasi-totalité à un musée de musique.

Mon frère m’avait dit : « Tu sais ce qui humilie le plus un collectionneur ? C’est de trouver des doubles dans sa collection. S’il a acheté un disque sans se rendre compte qu’il l’avait déjà, il doit douter de sa compétence de collectionneur. »

Je n’avais pas pu être d’accord. Il est impossible de ne pas faire d’erreur sur 12 000 achats. Inévitablement il arrive qu’on choisisse des doubles si l’on n’a pas la liste complète des albums gravée dans la tête. Et puis 12 000, c’était un nombre que j’avais bien du mal à me figurer.

Après sa mort, j’ai fini par découvrir son secret en rangeant ses disques pour en faire donation. 50 vinyles étaient rangés à part dans un coin de l’étagère à disques : des achats en double. Mon frère avait classé séparément ses moments de honte. À quoi pouvait-il bien penser en les regardant ? Est-ce qu’il se reprochait sa mauvaise mémoire ? Est-ce qu’il s’était juré de ne plus faire d’erreur ? J’ai décidé de garder ces 50 albums ; il était inutile de transmettre au musée ses moments de confusion.

À cette époque, je faisais tout dans mon véhicule de service. Je roulais avec tous mes bagages posés sur la banquette arrière et dans le coffre de ce van. Deux cartons de vêtements et trois autres remplis de bric-à-brac, c’était tout ce que je possédais. Quand les 50 vinyles ont trouvé place dans ma voiture, je me suis senti tout à coup à la tête d’une grande fortune. L’espace arrière s’étant réduit, j’ai été obligé de mettre un carton à la place du mort. C’était peut-être idiot de rouler avec des disques que je ne pouvais pas écouter, mais il n’y avait pas d’autre moyen. Ils représentaient le volume minimum pour honorer la mémoire de mon grand frère.

Lorsqu’au restaurant, j’ai vu la publicité à la télé, je n’ai pas pu croire à ce qu’elle proposait : installer une platine dans le coffre d’une voiture. Le slogan « Vivez vintage, même en voiture » n’inspirait pas confiance et la voix de l’animateur, expliquant qu’on pouvait apprécier des enregistrements sur vinyle sans même que le disque saute, sonnait faux. Pourtant, sans plus attendre, je me suis rendu le lendemain dans une agence. Après une heure d’essai du produit tout en conduisant, j’ai réalisé que la publicité n’avait rien de mensonger. À aucun moment les disques n’avaient sauté, même en roulant sur une piste caillouteuse et très défoncée.

« Permettez-moi de vous dire que ce produit marque une date dans l’histoire des amortisseurs. Je n’exagère pas, c’est la vérité. Dès qu’un choc se produit, le système du coffre l’absorbe tout entier. Je ne sais pas comment vous trouverez mon explication, mais l’appareil embrasse le choc de tout son corps. L’effet d’un choc peut être réduit à rien selon l’idée que s’en fait le récepteur. Si le plus léger coup peut déclencher une forte explosion, il est tout aussi possible qu’un choc énorme ait un effet aussi doux qu’une plume. Nous n’avons rien inventé, seulement trouvé la bonne technique pour amortir les secousses. »

Avec des lunettes trop grandes pour ses yeux rapprochés, le vendeur tapotait le coffre tout en me donnant ses explications. Il semblait dire : « Ce type de choc n’est pas plus grand que celui d’un contact avec l’air. » Il parlait bizarrement pour un vendeur. Malgré́ son air peu fiable, je l’ai trouvé plutôt sympathique avec sa façon de s’exprimer. J’aimais bien son image « embrasser le choc de tout son corps ». Et le nom du produit « Hug Shock » me plaisait également1. J’ai installé cet équipement dans le coffre avec des enceintes et une étagère pour 50 disques. À la fin, le tiers de mon salaire mensuel y était passé, mais pouvoir travailler en écoutant les disques de mon frère était un plaisir que je n’aurais échangé contre rien au monde.

Le Hug Shock a changé ma façon de vivre. Dès l’installation de la platine dans le coffre, mon humeur s’est un peu améliorée. Elle était tombée en dessous de 2, elle est parfois remontée jusqu’à 5. C’était bien d’écouter la musique préférée de mon frère. Le plus grand changement était qu’il fallait absolument faire une pause toutes les 30 minutes. En effet, pour continuer à rouler en musique, je devais faire changer de face au disque. C’était contraignant au début, mais une fois habitué, l’opération offrait d’une certaine manière plusieurs avantages. Quand la musique s’arrêtait, je stoppais. Après cinq minutes d’étirements, je me dirigeais vers le coffre pour retourner le disque ou choisir un nouvel album. Puis je reprenais le volant. Il m’est arrivé de contempler le paysage après avoir arrêté la voiture, ce que je n’avais jamais imaginé avant de m’équiper du Hug Shock.

Écouter des disques en continu m’a permis de découvrir vaguement les goûts de mon frère. S’il achetait en double certains disques, cela voulait dire qu’il les aimait par dessus tout ou qu’il voulait les posséder davantage. L’on peut donc dire que j’avais bien choisi les 50 albums qu’il préférait. Toute sa collection datait des années 1960, une époque où je n’étais même pas né, mais à force de les écouter, j’ai fini par croire que je les connaissais déjà depuis longtemps. J’avais l’impression que le temps avançait, mais que tout mon être, corps et esprit, reculait jusqu’avant ma naissance. Pourtant je me sentais bien.

Le Hug Shock a également changé ma vie. Si mon frère n’avait pas vécu, je n’aurais pas eu ces vinyles ; sans ces vinyles, je n’aurais pas eu besoin de Hug Shock, et sans cet équipement, je n’aurais pas pu connaître Hong Hye-jung. Sans elle, je n’aurais pas pu rencontrer la jeune fille. Tout ce qui m’est arrivé s’est ainsi enchaîné. Je ne sais pas s’il en est de même pour les autres, mais pour moi, la vie a la forme d’une ligne continue. Un incident résulte d’un précédent et en même temps provoque le suivant. Comme quand un domino en fait tomber un autre, toutes les choses qui arrivent sont liées entre elles. Quel est le premier domino ? On ne peut pas le savoir. Peu importe, peut-être. Ce qui compte, c’est qu’à tel moment je suis en tel lieu et qu’un incident en produira un autre. En ce moment même je suis entouré de plusieurs centaines de zombies. En plein milieu des cris et de l’odeur de sang qui remplissent l’air. Je me demande simplement ce que sera le prochain domino de ma vie.

Dans ce roman plaisant et plutôt rapide à lire malgré son épaisseur, on retrouve les personnages caractéristiques de Kim Jung-hyuk : décalés par rapport à la réalité mais toujours très humains. On retrouve aussi avec plaisir l’humour, les thèmes sérieux traités de façon abracadabrante, notamment lors de l’épisode sur les épitaphes dans le cimetière qui apparaissent comme des joyaux de la littérature. Fantastique mais pas trop, Zombies, la descente aux enfers est une lecture agréable qui se démarque de la littérature coréenne réaliste et sérieuse dont on a l’habitude. Il ne faut pas s’arrêter au rouge sang présent sur la couverture, au contraire, l’horreur est ici tournée en dérision tout au long de l’aventure de nos deux héros.

Source Editeur

Auteur

Mary

Mère de 2 enfants, passionnée de survie, experte en techniques de combat de spray et en maniement de seringue, se dresse contre la bêtise, l'égocentrisme, et... les zombies, parce que, sans déconner, July a raison, ça va nous tomber dessus !

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